J'ai enlacé le tremble pour lui redonner confiance, le saule pour le consoler et le chêne a puisé dans mon étreinte assez de force pour atteindre l’âge de cent ans, j'ai nourri, torche vivante, le feu qui se mourait, j'ai baisé la lépreuse dans la grotte où nageait la sirène, j'ai fait de mon dos un banc pour la fille et le garçon. Suis-je vraiment une brute insensible ?
J'ai peint au vernis à ongle l’œil vitreux de
la coccinelle, j'ai distrait l'éphémère de son ennui tenace, j'ai rendu au vent
son chapeau pris dans les ronces, j'ai laissé gagner l'étalon, j'ai saigné par
complaisance tant que les branches du cotonnier me tendaient du coton, j'ai
fait de mon ventre un hamac pour la fille et le garçon. Suis-je vraiment une
brute insensible ?
Je n'ai ôté ni la peau ni la croûte, j'ai
croqué aussi l'os et le noyau, j'ai léché les surfaces et foré les profondeurs,
j'ai dormi dans la ruine d'un bon sommeil réparateur, mes oreilles sont restées
muettes et sourds mes yeux pour ne pas troubler le silence du mort, mes mains
n'ont formé des poings que pour n'être plus des serres, j'ai fait de mon âme un
tombeau pour la fille et le garçon. Suis-je vraiment une brute
insensible ?
[Reprise demain des publications le week-end
aussi]