mardi 21 août 2018

3733

Suzie me raconte un rêve complètement délirant, puis elle ajoute : – Mais c’est un rêve réel.
MOI – C’est-à-dire ?
ELLE – Une histoire qu’on invente soi-même en s’endormant.


Le moustique tient parole.


Ne cherche plus, ma belle, tu ne trouveras pas objet du désir plus obscur que le corps las et avachi du quinquagénaire.

lundi 20 août 2018

3732

Ça y est, je l’ai vu ! Il se faisait discret, pourtant, gris-sable, immobile comme le galet, à demi enfoui sous un autre, mais trahi par un aréopage de poissons opportunistes qui tournaient autour de lui (avides des reliefs de ses repas ou de ses excréments peut-être), aux teintes vives, criardes pour l’un d’eux, comme si l’espion couleur muraille était en permanence flanqué d’une troupe de majorettes (mais la fanfare au moins n’est pas une menace dans le monde du silence).


J’ai commencé mes rondes, assez semblable ainsi, pensais-je, au majestueux aigle royal planant au-dessus de la marmotte. Mais nulle intention de prédation chez ce rapace, j’étais là en curieux, en admirateur transi (et, pour être transi dans l’Égée, il faut posséder une faculté d’émerveillement qui fait ordinairement défaut au quinquagénaire français, davantage amateur de Houellebecq), ne perdant pas une miette du spectacle.


Plutôt languissant, tout de même, le spectacle, avouons-le, sachant qu’il est déconseillé de bâiller dans les profondeurs. Ce petit poulpe ne bougeait pas un doigt. Je dus me résoudre à le motiver un peu en sautant de mon nuage pour remuer sa pierre. Il rassembla alors ses tentacules et fusa, prenant à la lumière ses reflets jaunes et verts, sa grosse tête mécontente lancée devant comme un boulet, et trouva vite un meilleur abri dans lequel il disparut pour de bon, non sans cracher d’abord son encre pour m’aveugler, un peu naïvement (j’ai tout de même tenu pendant six ans le feuilleton du Monde des Livres) et, moi qui ne sort habituellement jamais sans un crayon, j’eus beau me fouiller partout, hélas, impardonnable oubli, je n’avais pas sur moi mon stylo pour lui répondre.

vendredi 17 août 2018

3731

Bravement, tel le plus fervent des fidèles – j’aurais d’ailleurs fait le chemin à genoux sur des charbons ardents –, je gravis le sentier fort raide qui mène à la petite église d’Epanochoriani où traditionnellement, en ce jour, dans le réfectoire attenant et dans une profonde assiette, est offerte à tous ceux qui sont là une copieuse portion de chevreau au four agrémenté de pommes de terre, la spécialité locale.


Je ne suis venu à Amorgos que pour ces agapes promises. Las, le pope du village est un rigoriste qui estime sacrilège la viande le mercredi. Allez comprendre les mystères et les susceptibilités de la religion. Cette année, le chevreau sera donc remplacé par de la morue. C’est ainsi que l’on régale le pèlerin au terme de son chemin de croix. Cela donne une idée de ce qui attend le juste reçu dans le royaume des cieux.


On ne m’y prendra pas. Je chipote dans l’assiette en maugréant. Puis je me tais, tant il est difficile d’articuler la bouche pleine un blasphème cohérent. Ce n’est pas mauvais : c’est délicieux. Et je fais la route du retour en bénissant le dieu de tous les hommes, d’autant que deux âniers compatissants ont assis la clopinante Suzie sur leur christique aliboron, la vie parfois est une pente douce.

jeudi 16 août 2018

3730

Tenue modeste exigée pour la visite du fameux monastère de Chozoviotissa, les hommes en pantalons, les femmes en jupes longues et les épaules couvertes, si bien que nous assistons au pied de l’édifice à un strip-tease général, chacun et chacune ôtant le short et la jupette indécents pour revêtir donc le costume modeste, nous voyons en trois minutes plus de fesses pâles que dans toute une vie de débauche, mais nous serons dignes dans le saint lieu.


C’est pourtant encore la chaîne du puits qui racle, le chariot roulant sur les pierres, l’essieu grinçant de la meule : le braiment de l’âne au pré jouissant enfin du repos.


La vodka, le mezcal, le raki, mais pourquoi me sert-on partout l’alcool revigorant dans un dé à coudre ? râlait un voyageur harassé et altéré par son tour du monde.

mercredi 15 août 2018

3729

Vis assez longtemps et tu constateras que les îles changent de forme comme les nuages. Ce matin, Amorgos ressemble à un espiègle dragon pourvu d’une petite aile, à moins que ce ne soit déjà plutôt à une girafe de mer.


Une chèvre ou un bouc en sentinelle sur chaque pierre. Peine perdue. L’homme louvoyant soudain fond sur le chevreau, le saisit et le met au four.


J’ai des doutes sur l’efficacité de l’immersion linguistique. Voilà déjà quinze jours que je pérore à tous les vents des Cyclades et les progrès des Grecs en français ne me paraissent pas décisifs.

mardi 14 août 2018

3728

C’est déjà bien pénible d’être si prévisiblement un être humain, s’il faut ajouter à cette caricature les traits d’un folklore ombrageux, ne manger que de l’ourgnoule fumée, ne jouer que du biolin, se coiffer en toute saison d’un poître et danser la valdouille tous les 23 juillet… Le nationalisme redouble la malédiction.


Tant de vent dans les hauteurs d’Amorgos que les ailes des moulins n’ont pas besoin de tourner : ils planent.


Mais dans le village de Langada, si paisible, qui trouble la sérénité du soir ? Point le braiment de l’âne assoupi, mais une Française assise seule à la table d’une taverne et qui s’énerve sur son portable : qu’est-ce que c’est encore que ce bordel, putain de merde ?! Les paroles en ces lieux les moins sensées.

lundi 13 août 2018

3727

Ni plongeons ni cabrioles pour cause d’entorse, mais quand on voit ce que deviennent ici le poulpe et le chevreau, faut-il s’en plaindre, ma Suzie ?


Et puis cette jambe de statue, c’est tout de même autre chose que de faire à chaque pas claquer une tong !


Cette jeune femme s’apprête à faire un selfie devant la baie d’Aigiali mais, me voyant arriver, elle se ravise et me tend son téléphone avec un sourire. Je prends l’appareil et m’exécute bien volontiers, réalisant un autoportrait que je crois assez réussi.