mercredi 28 septembre 2022

5158

C’est en voyant un lézard entrer chez moi par le mince espace sous la porte que m’est venue l’idée d’agrandir celui-ci de manière à pouvoir m’y glisser moi-même, délivré désormais de la peine de tirer ou pousser plusieurs fois par jour le battant ainsi que de la crainte d’égarer mes clés. Il suffit de rien pour alléger la vie !

 

Le photographe, un très bel homme brun aux yeux bleus, mitraillait son modèle, un écrivain à gros pif et bedaine. Ainsi nous construisons le monde, en dépit du bon sens.

 

La NASA ayant reporté hier pour la énième fois le lancement de la fusée Artémis, j’ai le soupçon que son projet secret est en réalité d’envoyer celle-ci le plus loin possible dans le temps et non dans l’espace.

mardi 27 septembre 2022

5157

J’ai fermé un œil, mais ce n’était pas le bon, celui qui voit la beauté, et il n’est resté devant moi qu’un monde sale et ruiné, peuplé de créatures hideuses et mesquines et planté d’arbres morts.

 

C’est en faisant vibrer et tourner sa grosse langue charnue que le perroquet parvient de façon si troublante à imiter nos baisers.

 

Formidable invention, l’enceinte connectée, qui permet à un individu mal léché d’emmerder le monde aussi efficacement qu’une rave party à lui tout seul. Toutes nos innovations technologiques semblent avoir pour objectif commun d’accroître la nuisance sociale de chacun. Je m’étonne que le jus de rat pourri ne soit pas devenu l’eau de toilette la plus répandue.

 

[Amis américains et anglophones, parution aujourd’hui chez Yale University Press de The valiant little tailor, traduit par Jordan Stump.]

lundi 26 septembre 2022

5156

La brume du souvenir arrondit les angles, adoucit les visages. C’est elle que nous aimons. On voudrait se la procurer en aérosol pour y noyer le présent.

 

Je me garde bien des confidents. Ils attirent la plainte, l’enroulent autour de leur bobine. Et quand elle s’épuise, ils tournent encore leur maudite manivelle pour t’arracher la langue et les boyaux.

 

Et pourtant, le monde peut redevenir en un instant cette forêt des premiers âges, profonde, bruissante, obscure, inquiétante. Il suffit pour cela que quelqu’un nous abandonne.

dimanche 25 septembre 2022

5155

Un homme et une femme sont assis en terrasse, à une table voisine de la mienne. C’est peut-être un premier rendez-vous. On comprend tout de suite que l’homme vit un moment exaltant, que pour lui le temps file à toute allure. Et il apparaît avec la même évidence que la femme s’ennuie, que pour elle le temps s’éternise. Or, en effet, il passe si vite pour lui et si lentement pour elle qu’il vieillit à vue d’œil, blanchit, se décrépit, tandis qu’elle reste la même (et bâille). Et je me dis qu’elle sera bientôt débarrassée de lui, qu’il va mourir là, devant elle, tomber en cendres et qu’alors enfin, elle pourra se lever, partir et rejoindre le cours normal du temps (quitte à prendre un petit coup de vieux).

 

Le monde a bien changé, constate la girafe en se remémorant son enfance.

 

Mon ombre s’allonge avec le soir et finit par tout recouvrir : vous n’y voyez plus rien.

samedi 24 septembre 2022

5154

Un graphiste de ma connaissance a reçu commande, du crématorium de la ville, de tote bags dans lesquels seront placées les urnes funéraires avant d’être remises aux familles. Sachant que tote en anglais signifie fourre-tout, d’après le verbe, to tote, qui signifie trimballer, on perçoit mieux comme cette attention est délicate et bienvenue.

 

retourné le seau, bâti le château

comme le sable est influençable !

 

Je trimballe dans mon fourre-tout les cendres de papa et tout un tas d’autres trucs...

vendredi 23 septembre 2022

5153

Je suis seul ce matin à travailler dans l’immense salle de la bibliothèque, avec pour projet d’y ajouter un livre.

 

Grâces aux prescriptions obligeamment inscrites sur leurs paquets, j’avoue que j’achète plus volontiers les cigarettes qui nuisent à mon entourage que celles qui provoquent des maladies cardiovasculaires.

 

Si fine que sa taille s’est effacée avant le reste de sa silhouette et que, durant quelques secondes, j’ai vu s’éloigner deux moitiés de corps que ne liait plus que le commun désir de se soustraire à leur tour à mon regard.

jeudi 22 septembre 2022

5152

Se pose en effet la question de la nécessité de publier nos livres invendables, chaque exemplaire imprimé et lancé dans le vaste monde ayant alors pour destin de rejoindre au terme de sa molle trajectoire une poubelle ou un puits, et puisque ce n’est pas le génie singulier de l’auteur qui est rendu public par la publication, mais son échec, sa honte, son humiliation, reconduits des centaines ou des milliers de fois.

 

Un lancer maladroit, selon la thèse officielle. On l’a retrouvé pendu à son lasso.

 

Les hirondelles s’en vont. Je suis toujours surpris qu’elles soient assez fortes pour nous soulever avec leurs petites serres et, sitôt atteint le grand ciel, brutalement nous laisser tomber.

 

[Amis de Sète et des territoires environnants, je serai au Réservoir jeudi prochain, 29 septembre, à 18h, pour une rencontre animée par Laurent Cachard et prolongée par une lecture de Christophe Brault.]