Je n’en connais qu’un qui soit heureux de recevoir sur la tête une fiente de mouette, c’est Damoclès.
Il n’y en a qu’un qui est heureux de se
fracturer l’orteil, c’est Achille.
Et toi, mon ami ? Quel est ce grand
bonheur que tu es seul à connaître ?
Je n’en connais qu’un qui soit heureux de recevoir sur la tête une fiente de mouette, c’est Damoclès.
Il n’y en a qu’un qui est heureux de se
fracturer l’orteil, c’est Achille.
Et toi, mon ami ? Quel est ce grand
bonheur que tu es seul à connaître ?
(Je reçois ce mail de mon ami David, intitulé Notre fortune est faite. Il nous fera en tout cas la journée.)
J’occupais hier la place 3A (classe
économique) de l’avion me ramenant de Naples, quand, coulant un regard par
l’interstice me séparant du rang 2 (classe affaire, avantage plutôt grotesque
dans un vol aussi modeste), j’aperçois par cette fente une nuque blanchissante,
et devant la nuque, un ordinateur ouvert où l’homme tape ce qui m’apparaît
comme de l’écrit, je veux dire par là prétendant à la littérature. De fait, il
s’applique. J'ai du mal à lire mais par chance la phrase qu’il est en train de
produire, séparée de la précédente par un intervalle opportun, est déchiffrable
– quelle émotion d’ainsi téter le lait de l’inspiration à la mamelle même de la
louve littéraire… Elle dit : Ils décidèrent de rentrer dans leur chambre
commune.
Mes indices étaient trop nombreux pour
ne pas aboutir : pareil style et la business, tout conspirait à me
suggérer que j’étais à moins de deux mètres d’un de ces phares qui éclairent la
scène littéraire et balaient le paysage de leur pinceau puissant… C’est à Paris que j’ai doublé l’homme que ses 71 ans faisaient plus lent
que moi et ce que je vis en me retournant ne me dit d’abord rien de spécial
(j’avais eu l’espoir d’un Schmitt quelconque) si ce n'est des lunettes
épaisses. Et là, dans un éblouissement, j’ai eu une vision de casserole… Pauvre Éric qui ne
connais pas le plaisir de confirmer, via un smartphone, une hypothèse
fructueuse : c’était bien ça !
Alors m’est venue l’idée suivante :
publier très vite un ouvrage, si possible très mince, si possible chez un
éditeur ultraconfidentiel, avec la phrase : Ils décidèrent de rentrer
dans leur chambre commune. Puis attendre quelques mois que ça mijote,
que le livre du grand écrivain sorte, et là, bondir de ma tanière pour intenter
un procès pour plagiat à M.Khadra, qui devra fortement m’indemniser, moi
l’inconnu complet, donc à ce titre, plagiable à merci : les juges aiment ce
genre de fable limpide. Et le rôle éminent que tu joues dans cette histoire
aura cette heureuse conséquence : je te l’annonce solennellement, nous
partagerons les bénéfices !
Certains jours, le coup de vieux est aussi brutal que le coup du lapin et te laisse pareillement voûté et grimaçant. D’abord, une de tes dents trop usée se casse en deux sur l’ongle qu’elle prétendait couper…
… puis la radio t’informe sans ménagements que
tu appartiens à une génération d’écrivains et de lecteurs qui appréciaient les
petites afféteries stylistiques dont ne s’embarrasse plus aujourd’hui la
littérature, plus vivante et désireuse de prendre en charge le grand récit du
monde.
Comble d’infortune, au soir de cette belle
journée, alors que traînant ta valisette en tissu écossais tu te résignes à
franchir la porte de l’EHPAD de ton quartier, c’est pour apprendre qu’il n’y a
plus de place et que l’attente risque d’être longue, longue, longue avant que ne s'en libère une.
La littérature ennuie de plus en plus nos contemporains. Nous devons travailler la question, camarades écrivains ! Faire valoir que nous proposons un ennui de qualité supérieure, un ennui particulièrement raffiné qui contraste avec l’ennui ordinaire de nos jours, si trivial, si convenu et brut de décoffrage.
Slogan : Avec Jaune soleil, ennuyez-vous mieux !
Ou : Quand vous aurez lu Jaune soleil, vous ne verrez plus l’ennui comme avant !
Le lectorat est désormais constitué d’une octogénaire dont la vue baisse. Si elle égare ses lunettes, camarades écrivains, nous sommes foutus !
La portée formidable des armes nouvelles
rapproche considérablement les ennemis. Encore une preuve de l’incommensurable
bêtise de l’homme, constitutive même de sa prodigieuse ingéniosité.
Il est vrai que les temps sont durs pour tous
les maréchaux-ferrants, mais moi, de surcroît, je ne forge des fers que pour
les vigognes et les impalas.
Le maniement virtuose du goupillon chez les prêtres expérimentés ne laisse de m’impressionner. Ainsi de l’archevêque de Paris qui, d’une seule aspersion, éteint tous les cierges de Notre-Dame avant d’aller se coucher.
Tant de taches sur nos chemises et si peu de
léopards dedans.
Je tends le bras, j'ouvre en ciseaux mon index
et mon majeur et, sur le mur blanc que je longe alors, mon ombre se découpe.
Une jeune critique
me compare à un antiquaire exhibant dans ses vitrines
d'extravagants objets futiles et tarabiscotés pour le ravissement de
quelques amateurs de curiosités aussi décatis que lui... Il doit y avoir du
vrai. Bien souvent, le contempteur trouve les mots justes pour décrire ce qu’il
ne comprend pas. Comment nier en effet que le féroce hippopotame ressemble à un
gros cochon tout lisse ?
Assis contre le mur, il tend humblement la main
et les mendiants viennent picorer dedans.
Mon secret pour vaincre l’angoisse de la page
blanche ? N’écrire jamais que dans des cahiers de doléances.