jeudi 30 septembre 2021

4813

Je marchais dans la rue depuis dix minutes lorsque le souvenir m’a foudroyé, je me suis frappé le front et j’ai fait demi-tour en toute hâte pour rentrer chez moi : j’avais oublié avant de sortir de fermer ma braguette !

 

MOI – Je monte là-haut !

SUZIE – Papa, c’est un pléonasme !

MOI – Je sais, mais justement, c’est pour arriver plus vite.

 

J’accueille avec un sourire ce crapaud qui bondit tout à coup hors de ma phrase, mais voilà qu’il y retourne et, moi qui voulais vous entretenir de mon âme, je suis alors obligé d’écrire plouf.

mercredi 29 septembre 2021

4812

Puis le vilain petit canard devenu cygne, en prenant de l’âge se vit pousser une queue de paon. Il mourut noyé, quelques années plus tard, entraîné au fond du lac par le poids de ses andouillers.

 

Les pensées sont des satellites de la tête qui inlassablement en font le tour à l’intérieur.

 

Fin de l’hibernation, je veux bien, mais pourquoi a-t-il fallu que cet ours se réveille justement dans ma phrase et se mette aussitôt à en remonter pesamment le cours pour trouver quelque chose à manger, ou quelqu’un ?

 

mardi 28 septembre 2021

4811

M’étant réveillé avec un horrible bouton sur le nez, j’ai passé la journée à faire du toboggan. Je voulais être sûr de ne croiser personne.

 

Mais pas un grain de sable pour gripper le mécanisme infernal du sablier !

 

Oui, évidemment, j’ai ri moi aussi en voyant tout à coup cette petite taupe effarée, éblouie, surgir au milieu de ma phrase, mais je crains maintenant que mon lecteur ne me laisse en plan pour s’engouffrer derrière elle dans sa galerie.

lundi 27 septembre 2021

4810

Hélas, tu ne peux plus monologuer dans les rues, y bramer en agitant les bras tes soliloques poétiques délirants, ni invectiver les passants en les poursuivant de tes ricanements : tout le monde croit que tu téléphones à ta mie.

 

Une buse se pose sur un pieu de la clôture qui se change en totem indien. Les vaches au pré sont des bisons dans la plaine. Les Cheyennes se préparent pour la chasse.

 

Oui, bien sûr, moi aussi, j’ai été surpris agréablement et même ému quand ce dauphin tout à coup a jailli de ma phrase, mais quel désordre il a mis dans mon texte en replongeant dedans… !

samedi 25 septembre 2021

4808

Il venait du pôle Nord ; j’arrivais du pôle Sud ; et maintenant nous nous trouvions face à face, dans l’impossibilité de nous croiser pour poursuivre notre chemin, bloqués là, au sommet du même escabeau.

 

Ce taureau invincible aurait-il un secret ? Oui, il traite les toreros comme de quelconques diptères et les balaye d’un coup de queue.

 

Mais voulais-je vraiment connaître la vérité ? Une loupe en cristal !

vendredi 24 septembre 2021

4807

Quel instant magique ! On ne vivrait que pour ça… Je me faufilais entre les troncs, humant avec volupté les odeurs fortes d’humus, de feuilles, de champignons, lorsque soudain, en arrivant dans une petite clairière, je le vis, superbe et majestueux, et je me sentis défaillir.

 

Une branche craqua ; il releva la tête et se figea. Nous échangeâmes un long regard, frémissant l’un et l’autre d’émotion, puis, sans hâte, il disparut derrière les arbres.

 

Ainsi parlait la biche, relatant notre rencontre aux membres de sa harde.

jeudi 23 septembre 2021

4806

Hé ! Je tiens à préciser, moi, dont l’honnêteté et la rigueur morale sont connues, pour ne pas dire proverbiales, que ce n’est pourtant pas parce que Monotobio (quelqu’un a lu ce livre ?) ne figure pas sur la liste de la première sélection du jury du prix Goncourt qu’il faut me soupçonner, au prétexte que, contrairement à certains, je refuserais toute forme de compromission ou de collusion, qu'il faut me soupçonner, donc, disais-je, d’entretenir une liaison secrète avec Françoise Chandernagor ou Eric-Emmanuel Schmitt ! Calomnie ! Calomnie ! On bafoue mon honneur. Mais comment pourrai-je jamais dissiper tous les doutes ? Et me voici condamné désormais à raser les murs...

 

Nous pouvons bien sûr cocher les cases, mais il est tellement plus exaltant de rayer les mentions inutiles.

 

Il faut bien tout de même un petit point de colle pour tenir dans le ciel en vol ?

mercredi 22 septembre 2021

4805

Les historiens les plus éminents sont tous des professeurs chenus et vénérables dont l’autorité, pourtant, me semble des plus contestables. En vieillissant, ils s’éloignent en effet de leurs sujets d’étude. Moi, quand je veux des informations fiables sur César ou Napoléon, pas si bête, je me tourne vers les enfants en bas âge dont les souvenirs sont plus frais.

 

Ce célibataire n’a qu’un regret : il ne sera jamais veuf.

 

J’hésite entre deux ou trois baguettes. Trois, ça va faire beaucoup. Je n’aime pas jeter le pain. Mais deux, ça risque d’être un peu juste.  Je me décide pour trois.

LA BOULANGÈRE – Trois baguettes, voici monsieur, et la quatrième offerte !

 

[Reprise du Marathon autofictif de Christophe Brault le 1er octobre à 20h dans la petite salle Lautréamont de la Maison de la poésie. Réservation recommandée.]

 

mardi 21 septembre 2021

4804

Au moins, quand je vous confie des livres, je suis certain qu’ils ne seront lus par personne, lui disait en plaisantant Henri Michaux, mais je soupçonne ce dernier d’avoir apprécié aussi le soin apporté à la fabrication des livres (ce papier épais comme la main de l’auteur, comme sa cuisse !), la rapidité avec lesquels ils étaient imprimés et publiés – et donc l’auteur, débarrassé très vite de l’encombrant dossier, pouvait passer à autre chose –, mais encore la possibilité à celui-ci généreusement offerte de suivre sa pente sans souci des formats ni des genres, sans souci du commerce ni de la réception critique. Bergounioux, Blanchot, Breton, Butor, Caillois, Cartier-Bresson,  Celan, Cingria, Cioran, Delvaille, Des Forêts, Dupin, Foucault, Gracq, Jaccottet, Jouve, Klossowski, Leiris, Levinas, Michaux, Michon, Noël, Mandiargues, Péret, Thomas, Alechinsky, Dubuffet, Favier, Ghertman, Hélénon, Masson, Miró, Parant, Tàpies, Bram Van Velde…

…et j’en passe, j’en passe tant… c’est un catalogue d’éditeur comme il y en a peu, c’était un homme qui invitait à rejoindre sa maison les écrivains et les artistes qu’il avait envie d’y accueillir et qu’il sollicitait avant que ceux-ci ne le supplient, les deux genoux à terre, puis qu’il collectionnait jalousement (quel autre éditeur dispose dans sa maison, entre la salière et la poivrière utilisées comme serre-livres, de l’intégralité de tous les titres qu’il a publiés ?). Devenir éditeur pour approcher ceux que l’on aime, vous imaginez un peu l’écart, le gouffre, entre ces ruses d’amour et les cyniques et vénales pratiques contemporaines, tu sondes un peu cet abîme ? Provocateur et seul dans son monde où l’on pouvait croire quelquefois qu’il se perdait, alors un peu difficile à suivre, c’est vrai, il fut, je ne l’oublierai pas, le premier éditeur à me répondre lorsque j’envoyais tous azimuts à 18 ans des manuscrits impubliables, il fut le seul à se dire que je pourrais faire mieux, si j’avais la patience de vieillir un peu, de sa belle écriture, sa graphie enfantine et bleu roi (évidemment), à me donner cette longue lettre qui fut mon viatique et mon talisman en ces années-là.

Bruno Roy est mort le 15 septembre à l’âge de 81 ans. Il sera sans doute peu question de cette disparition. Et pourtant… quelle liberté il donnait à ses auteurs, celle de vivre hors de l’ambition, de la vanité, de la concurrence, de continuer à écrire infiniment à notre guise sur la première page blanche que nous avions trouvée en arrivant si tardivement sur la terre. Reposez en paix, Bruno... ou pas… car je me demande tout à coup si l’on peut sans vous trahir formuler ce vœu pour vous.

lundi 20 septembre 2021

4803

Un soir que je m’étais attardé dans les salles basses du château, j’entendis résonner dans le silence un cliquetis étrange mêlé de plaintes et de cris sourds. J’en cherchai la provenance et parvins à une porte dérobée qui menait – cela me revint tout à coup – aux oubliettes.

 

Je descendis les marches hautes de l’étroit escalier et là, tout au fond, dans ce cul-de-basse-fosse, je reconnus avec effroi, couchés sur le sol ou recroquevillés contre les murs humides, de vieux copains d’école, des camarades d’études, des amis de jeunesse, hirsutes, amaigris horriblement, que j’avais donc laissé croupir dans ce trou, dont j’avais perdu même le souvenir. Et alors, une pensée plus amère et plus atroce se fraya un chemin jusqu’aux lumières vacillantes de mon cerveau, un fantôme encore qui revenait lentement, une autre figure blême surgissant des limbes de ma mémoire…

 

… ma princesse, là-haut, dans le donjon !

dimanche 19 septembre 2021

4802

J’avais décroché la Lune pour elle et je lui apportais triomphalement ce cadeau lorsque je vis la file de ses prétendants devant sa porte. L’un serrait Jupiter contre sa poitrine ; un autre ployait sous le poids de Vénus ; un troisième faisait rouler Neptune devant lui… – Toujours aussi mesquin ! s’exclama-t-elle en m’apercevant, non mais visez-moi ce rat !

 

Son visage est particulièrement expressif. Toutes les nuances les plus fines, les plus subtiles, les plus raffinées de sa colossale bêtise y font tout à tour leur grimace.

 

J’ai du mal à croire que toutes ces starlettes prétendument offusquées par les photos volées que publient les tabloïds ne sont pas en réalité complices. Il suffit pourtant de zigzaguer dans le ciel nocturne à 130 km/h pour échapper aux paparazzi, comme le prouve la totale absence des chauves-souris dans ces pages.

samedi 18 septembre 2021

4801

… 804… 805… 806… 807… j’en étais là du décompte des brins d’herbe de ma pelouse, à quatre pattes dans le jardin, lorsque je tombai sur un corps en partie calciné, grossièrement dissimulé sous des branchages.

 

C’est parce qu’il garde la courbure de la mamelle que le lait se coule si parfaitement dans le bol.

 

Ce chemin tout en virages n’a pas réussi à me semer ; s’il avait plutôt foncé en droite ligne, je n’aurais sans doute pas pu suivre.


[Je ne saurais trop recommander la magnifique exposition de Lionel Sabatté, Éclosion, qui vient de s’ouvrir au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne et qui se prolongera jusqu’au 2 janvier 2022. J’ai écrit un des textes du catalogue qui l’accompagne, La Huitième vie du chat]