dimanche 16 mai 2021

4694

Plutôt bien engagé, mon rêve à présent piétinait. Aucune issue ne se dessinait. Je finis par me réveiller comme on quitte la salle obscure quand le film nous déçoit.

 

Nous userions moins vite nos chaussures si nous ne mettions à contribution dès le troisième pas celle avec laquelle nous avions déjà effectué le premier. Il y aurait peut-être d’autres solutions à trouver, non ?

 

Je suis comme le chimpanzé, bien incapable d’écrire à quatre mains.

 

samedi 15 mai 2021

4693

Mon spectacle n’a pas connu le succès que j’espérais. Serait-ce parce qu’il n’y a qu’un fil à ma marionnette de pendu ?

 

On humecte son index pour savoir d’où vient le vent et tourner les pages avec lui.

 

Je possède depuis douze ans un cactus en pot. Il commence à perdre ses épines. Enfin, il me fait confiance et sait que je ne le mangerai pas.

 

vendredi 14 mai 2021

4692

Ce gilet blanc en boule sur l’étagère accroche soudain mon regard avec… le sien, deux gros boutons de bois sous lesquels un pli dessine un rictus, et je ne vois plus dès lors que cette bête – singe, ourson, paresseux ? –, recroquevillée là, visiblement apeurée, et je m’en amuse, tout en me demandant pourtant si elle ne risque pas de devenir dangereuse.

 

Pour en finir avec les atermoiements, l’éternuement.

 

Entre le couteau et la fourchette si menaçants, comment s’étonner que la cuillère fasse le dos rond ?

jeudi 13 mai 2021

4691

L’ambition de l’homme ayant assez lamentablement échoué – souvenons-nous, il s’agissait de conquérir le monde et d’y établir l’harmonie –, je m’accommode plutôt bien – car tout est relatif – de ma propre déconfiture.

 

L’eau stagnait, puis les castors rongèrent les pieds du lit de la rivière.

 

Oui, mais s’il préfère appeler Laurine sa nouvelle amie Laure, ce n’est pas tant pour créer entre eux cette intimité amoureuse charmante que favorise l’invention de surnoms rien qu’à soi que pour recycler à peu de frais les poèmes qu’il a écrits pour Delphine, son ex.

mercredi 12 mai 2021

4690

Un moucheron se noie dans mon whisky ! Vite, je l’en sors du bout du doigt, moins par compassion que par peur qu’il ne vide mon verre (un Macchalan hors d’âge et hors de prix). L’insecte est toujours en vie – d’une chiquenaude, je le renvoie à son destin de diptère infime, et il s’envole, droit comme une flèche, sans un zigzag, complètement bourré.

 

À la fin du spectacle, bien fatigué, le clown enfila un complet anthracite de bonne coupe, noua autour de son cou une sobre cravate bleue et alla se coucher.

 

Il faut apprendre à réduire ses besoins, ses désirs, ses appétits. Voyez ce tire-bouchon : c’est mon couteau-suisse.

mardi 11 mai 2021

4689

Voyant qu’il va prendre une photo, elle adopte une pose très inconfortable mais non moins avantageuse – qu’elle conserve un moment, une fois la photo prise, afin de donner à croire qu’elle s’y trouve à l’aise et n’a jamais songé à faire la belle. Mais ça ne prend pas, ça ne prend pas du tout. La preuve.

 

Le renoncement à toute ambition, l’abandon de toute vanité : la sagesse suprême, en somme, est plus facile à atteindre au terme d’une série de revers et d’échecs. L’homme à qui tout réussit est condamné à demeurer un fanfaron, un pitre, un sot. Bien fait.

 

L’aphoriste croit-il vraiment faire progresser la science ?

 

lundi 10 mai 2021

4688

On ne vieillit pas d’un bloc, tout uniment usé comme un galet. Ce serait mieux, ce serait doux – et tellement plus poli. Mais la lutte est pénible et continuelle, en soi, entre les forces qui résistent et celles qui déclinent. Le pied droit trépigne dans sa basket, il tomberait le record mondial du marathon si seulement le gauche ne refusait désormais de quitter sa pantoufle.

 

Et ma main ?

 

Ma main vivement plonge dans toutes mes poches comme la tête du cygne dans l’eau. J’ai dû perdre mes clés dans le lac.

dimanche 9 mai 2021

4687

Il y a bien un moment, à force, tant cet état dure et s’aggrave, où l’on cesse d’être vieux, non ? La mort, se rencontrant d’ailleurs aussi de bien d’autres façons, ne saurait constituer la seule issue.


Mais si nous ne l’avions nommé chat-huant, aurait-il une seule autre raison de huer ?


Je marchais résolument sur mon fil, puis je suis arrivé au bout. Or j’avais de la route à faire encore et j’ai donc continué, avec un peu moins d’assurance sans doute, en tâtonnant à chaque pas dans l’azur.

samedi 8 mai 2021

4686

La branche maigre du marronnier porte de gros bourgeons ultra-collants, de larges feuilles palmées, de grands thyrses rouges ou blancs, des bogues épineuses contenant un fruit lourd et dur… il faut attendre l’hiver, saison de modestie, pour qu’elle se montre telle qu’elle est et sans frime : du petit bois.

 

Tout changement, tout déplacement me sont de pénibles dérangements. Sortir de ma prison, quitter mon lit d’hôpital ? N’y a-t-il pas moyen d’avoir la paix ?

 

N’es-tu ce bel épervier que pour manger des musaraignes ?

 

vendredi 7 mai 2021

4685

Je me trompe toujours… c’est bien le crotale qui coasse et le koala qui croasse ?

 

Le vaniteux n’est pourtant que l’ombre de lui-même, à ses pieds prosternée.

 

Et pour ce qui concerne l’épreuve de philosophie du bac 2021,"la meilleure note entre le contrôle continu et l'épreuve sera retenue", a annoncé le ministre de l'Éducation, Jean-Michel Blanquer, qui n’a pu s’exprimer ainsi que sous la menace. De toute évidence, un lycéen le tenait prisonnier, qui lui aura dicté ses conditions en pointant sur sa gorge un couteau de boucher. Je suppose que les policiers du RAID sont en position… ? C’est maintenant qu’il faut intervenir. Après, il sera trop tard. Les Terminales auront encore une fois tous leur bac en poche sans avoir rien foutu de l’année. Allez, allez, on fonce !

 

jeudi 6 mai 2021

4684

Sans doute, l’œuvre d’Eric-Emmanuel Schmitt jouit-elle d’un grand succès populaire, mais elle n’est pas considérée comme elle le mériterait par les critiques universitaires et autres prétendus lettrés, à l’instar par exemple de celles de Kafka ou de Proust. C’est bien dommage, car son ambition est au moins égale aux leurs, puis elle est par surcroît traversée de bout en bout par une préoccupation mystique qui la rapproche aussi des textes sacrés : « Il y a un moment ou une femme doit choisir entre son visage et son corps. Grâce à la graisse, elle avait sauvé sa figure (…), mais elle était devenue énorme en dessous. » Ce foisonnement d’images féconde une réalité nouvelle, plus dense sans doute et plus vibrante que celle où se traînent nos jours. Le rêve serait de pouvoir s’y transporter absolument.

 

Il me semble également qu’un monde sans animaux serait plus hospitalier. Nous voici débarrassés enfin de ces crabes et de ces macaques, figures parodiques et dérisoires de nos plus subtiles et expérimentales façons d’être. Avons-nous vraiment besoin du castor, de la limule et du pécari ? Sans les bêtes dans nos environs, l’air que nous respirons serait aussi purgé de leurs cris dissonants, de leurs âcres haleines, de tous ces braiments grotesques qui déchirent le tissu soyeux de nos songeries. Plus de ces fientes ignobles qui tombent du ciel sur nos chapeaux neufs, plus de ces venins qui nous empoisonnent, de ces crocs qui nous blessent. Toute la place pour nous, pour le commerce de nos âmes délicates et l’exposition de nos œuvres monumentales !

 

Toujours aucun effet indésirable du vaccin. Je me suis même rarement senti aussi heureux.

 

mercredi 5 mai 2021

4683

Eh bien voilà, j’ai reçu hier dans le muscle deltoïde de mon bras gauche une injection unidose du vaccin Janssen contre le Covid-19.

 

Franchement, je ne constate aucun effet secondaire.

 

Grand, grand est notre président Macron ! Accordons-lui séance tenante tous les pouvoirs ! Il faut qu’il règne à jamais sur la France, il faut remettre entre ses mains sacrées tous nos biens et tous nos avoirs, il faut que rampent à ses pieds nos animaux de compagnie et que nos veaux les plus gras soient immolés dans ses cuisines, il faut que notre blé ruisselle dans ses greniers et notre vin dans ses caves, il faut que nos garçons et nos filles accèdent à ses moindres volontés, il faut l’appeler Majesté, il faut l’appeler le Sublime, il faut chanter suavement sous ses fenêtres, il faut garnir de duvet de rouge-gorge un édredon de soie pour son lit, il faut l’enduire de miel, il faut frétiller de la langue dans son oreille, il faut masser doucement ses testicules au creux de notre paume, il faut bannir ses adversaires politiques, il faut les abattre et les moudre, il faut uriner sur leurs cendres…

mardi 4 mai 2021

4682

Nous voudrions croire que la mort au moins met fin aux inégalités et que les injustes faveurs dont profitent certains sont abolies quand elle survient. Il n’en est rien ! Pourquoi le Panthéon accueille-t-il un si petit nombre de trépassés tandis que tous les autres, non moins raides pourtant, sont ensevelis dans des caveaux sinistres ? Les premiers auraient mérité de la Nation, argue-t-on. Et les derniers, alors ? Tous des séditieux, des traîtres à la Patrie ? N’ont-ils pas vaillamment œuvré eux aussi au bonheur de tous, tel en moulant le pain quotidien, telle en coupant ou teignant les cheveux, tel ou telle autre encore en enseignant les mathématiques ?

 

Le Panthéon pour tous, voilà ce que je réclame. Plus de cet élitisme archaïque, à bas les privilèges ! L’espace manque, me répondra-t-on (comme vous êtes prévisibles !). Mais la Place des Grands Hommes est vaste et inoccupée devant le monument. Construisons une annexe, élargissons la coupole, serrons-nous un peu les coudes sous la terre égalitaire ! Que la démocratie triomphe enfin ! Est-il jamais trop tard ? Renoncerions-nous soudain à ce bel idéal ?

 

Et pour les défunts ensevelis déjà, que faire ? Les exhumer tous, n’y pensons pas. On se tuerait à la tâche. Non. Coiffons plutôt nos cimetières d’une coupole conçue à l’imitation de celle du Panthéon. Dressons à l’entrée, en lieu et place du vieux portail rouillé qui ne ferme plus, un portique de colonnes corinthiennes et le tour sera joué ! Désormais, il fera bon mourir, avec cette certitude de demeurer dans la mémoire des hommes, honorés comme il se doit pour toute une vie d’efforts absurdes et d’accomplissements dérisoires.

lundi 3 mai 2021

4681

Contrairement à ce que nous étions en droit d’espérer, la réintroduction du loup dans nos contrées n’a pas revivifié notre imaginaire. Le frisson n’est pas revenu courir sur nos échines et dans nos pages. Les loups non plus, d’ailleurs, ne semblent pas croire en leur mission, craintifs, solitaires, dépourvus d’audace, peu convaincus de leur sauvagerie, de leur cruauté encore moins, partageant en somme l’incertitude et la couardise des écrivains eux-mêmes, entérinant avec eux la victoire du mouton.

 

Ce génie aurait pu donner de grandes choses encore à l’humanité. Mais, du jour où il a inventé l’oreiller, il n’a plus rien fait.

 

Aux premières loges, mais sur la touche : le banc, où se trament mes aventures.

dimanche 2 mai 2021

4680

Si tu as besoin, pour un quelconque bricolage ou une réparation improvisée, d’un bout de ficelle, d’un morceau de bois fourchu ou d’une pièce métallique trapézoïdale percée de deux trous dont l’un plus gros que l’autre, cherche autour de toi en tâtonnant dans un rayon de trois mètres, où que tu sois, tu trouveras ton bonheur. C’est un de ces miracles ordinaires et même systématique qui ne suffit sans doute pas à nous réconcilier avec la vie mais qui retarde tout de même un peu l’heure de notre complet divorce.

 

Le petit chemin zigzague dans la montagne, gagné par l’ivresse des sommets.

 

Il suffit d’un carreau pour vitrifier le ciel ; le rouge-queue assommé gît dans l’herbe, sous ma fenêtre.

samedi 1 mai 2021

4679

La chasse d’eau a été changée. Je préférais le bouton poussoir de la précédente, cerclé de bleu. Mais je vais surmonter ça, cette perte, ce regret. C’est que je suis rompu aujourd’hui aux méchants coups du sort. La même histoire, il y a encore quelques années, m’aurait complètement démoli.

 

Je me demandais pourquoi elle réclamait des queues de cerise ! des queues de cerise ! C’était pour manger les fruits au bout.

 

Niera-t-on encore l’évidence du réchauffement climatique ? De cette éponge que je pressai, a jailli une flamme !

vendredi 30 avril 2021

4678

Nous avons tout ce qu’il nous faut chez nous pour rompre la monotonie des jours et vivre de passionnantes aventures. Il suffit d’affecter à d’autres usages les outils et ustensiles que nous utilisons au quotidien, de varier leurs emplois : dès le saut du lit, attrape ta fourchette et brosse-toi les dents, savonne-toi avec ton portable, prends le marteau pour te coiffer. Bois ton café dans ta casquette et chausse tes gants.

 

Mais cette poutre, ne serait-ce pas plutôt une loutre qui fait la planche ? Vous comprendrez que j’hésite à appuyer mon toit dessus.

 

Je me mordis les lèvres d’en avoir trop dit. Mais j’avais aussi vu et entendu ce que je n’aurais dû voir ni entendre. J’étais resté assis trop longtemps j’avais trop écrit, marché trop loin et baisé à tort et à travers. Alors je continuai à mordre, je mordis, je mordis, je mordis…

jeudi 29 avril 2021

4677

C’est parce qu’il ne sent pas pousser ses poils que le fœtus humain comprend soudain qu’il n’est pas un koala. Amère déconvenue dont il me semble avoir gardé le souvenir.

 

Avec sa langue bleue et la corde autour de son cou, le pendu fait un troublant chow-chow ; il se laissera atteler à ton traîneau sans protester et vous glisserez ensemble vers l’abîme.

 

Vous n’avez aucun mail indésirable. C’est mal me connaître. T’as regardé dans la Boîte de réception ?

mercredi 28 avril 2021

4676

L’âne est à la retraite dans nos contrées. Rares sont les brutes qui lui demandent du saucisson. Il n’est plus d’aucune utilité, mais demeure un ornement du paysage. Sa légendaire paresse – ou réticence – a obtenu gain de cause. Ses vertus de robustesse et de courage, non moins notables pourtant, ne valent pas celles des machines qui abattent sa besogne. La vache l’envie un peu. Elle se doute qu’on ne lui laissera pas la jouissance d’un pré quand son veau ne sera plus au menu.

 

Arrachant des mauvaises herbes dans l’allée, je me surprends à répéter le petit geste saccadé que faisait mon père, et une douce émotion m’envahit. Puis je me reprends : il n’y a pas non plus trente-six façon d’arracher les mauvaises herbes.

 

L’enfant grandirait-il s’il ne s’arrosait quotidiennement de larmes ?

 


mardi 27 avril 2021

4675

Tout arrive. Aussi, quand un petit singe mauve me demanda dans un norvégien limpide si je connaissais un vendeur de bretelles dans le quartier, car le vent décidément emportait son chapeau, ne fus-je pas autrement surpris, mais navré, en revanche, de ne pouvoir le renseigner.

 

Si fluide, le chat, qu’il a sans doute raison de ne jamais trop s’éloigner de la gouttière.

 

C’est très bien d’offrir ce confort à nos pieds douloureux, mais pourquoi pas plutôt une seule grande pantoufle dans laquelle on tiendrait tout entier ?

lundi 26 avril 2021

4674

Je gobe un comprimé de Viagra, puis j’en attends les effets avec une certaine fébrilité. Et soudain, se lève en moi un désir impérieux, incoercible, souverain, d’écrire. Et merde !

 

– Et si on s’y prenait différemment cette année pour construire nos nids, et si on inventait d’autres formes, si on utilisait d’autres matériaux… ?! Ainsi le merle sifflait, plein d’entrain, son idée dans le jardin : il ne fut pas suivi.

 

LE JOUVENCEAU – OK boomer !

  

[Quelques jours encore avant le vendredi 30 avril et sa disparition définitive dans l’éther vague, pour visionner (entendre et voir) l’enregistrement de la lecture de Sine die, au Festival Escale du Livre de Bordeaux]

 

dimanche 25 avril 2021

4673

Il lui offrit en rougissant un peu une poignée de ronces qu’elle planta dans un vase à côté des somptueux bouquets de roses de ses nombreux autres prétendants, afin de l’humilier et de lui faire bien comprendre que ses chances étaient minces.

 

Puis elle le chassa avec mépris.

 

Le lendemain, en pénétrant dans son salon, elle constata que toutes les roses, défraîchies déjà, perdaient leurs pétales et que leur parfum, éventé, lui piquait désagréablement les narines. Mais le bouquet de ronces était garni de belles mûres, charnues et sucrées, et aussi gai qu’un sapin de Noël… Or c’est au couvent, dans sa cellule, que la princesse orgueilleuse en se tordant les mains médite ce petit apologue (écrit dans le monastère où je me suis moi-même retiré, la queue entre les pattes, avec tous les autres chiens battus).

samedi 24 avril 2021

4672

L’estafette de Bastien Moulot, pris de boisson, zigzaguait sur la D 906 entre Chalon-sur-Saône et Mâcon et fût immanquablement entrée en collision avec le véhicule de Sylvette Poirier si celle-ci ne s’était opportunément penchée sur son téléphone pour écrire un SMS, déviant ainsi de la trajectoire fatale en faisant une embardée qui l’eût d’ailleurs immanquablement précipitée sur l’estafette de Bastien Moulot si celui-ci, comme on sait, n’avait si opportunément bu quelques verres de trop avant de prendre le volant.

 

Fatras et fracas : un homme construit son havre de paix.

 

L’ascenseur de cette résidence a été étrangement tapissé d’un papier peint représentant des planches noueuses et mal équarries – si bien que, quand il s’élève, il fait penser à un petit chalet qui chercherait à s’implanter toujours plus haut dans la montagne, mais, quand il descend, c’est un cercueil qui s’enfonce dans la terre.

vendredi 23 avril 2021

4671

Cela dit, même parmi les adeptes du bilboquet, même au sein de cette communauté fervente, certains gâcheurs maladroits et mal embouchés, précisément, auraient mieux fait de persister dans la littérature plutôt que de venir déshonorer par leurs usages et pratiques consternants une discipline si noble.

 

Ils attrapent le pied de leur bilboquet comme s’il s’agissait de la queue d’une poêle à frire, la ficelle en reste lâche et désaccordée – oh, ce couac épouvantable dans la musique des sphères ! – et la boule elle-même, d’ailleurs, marquée de bosses et de meurtrissures, souillée de sang et de larmes, on voudrait pouvoir la panser, la recoudre, la ressouder, comme le crâne d’un enfant martyr.

 

Et rien n’est plus navrant que les démonstrations de ces pignoufs. Aucune élégance dans le geste, un lancer éhontément copié sur celui de véritables artistes mais si mal exécuté pourtant qu’il en semble plutôt la parodie dérisoire. C’est bourré de fautes de syntaxe, de grossièretés stylistiques et, au lieu de cet essor dans l’azur en quoi consiste notre art bien compris, on croirait entendre grincer un escalier sous les pieds d’un gros plein de soupe. On en mourrait de désespoir et d’ennui. C’est vraiment trop de chagrin.

 

jeudi 22 avril 2021

4670

J’ai marché sur une vive en sortant de l’eau, plage des Vieilles. Douleur violente, sans plaie visible ni enflure. Le venin me mortifie le pied pendant une demi-heure. Suis-je au moins vacciné désormais contre le coronavirus ?

 

Quand l’oignon est tout épluché, plus d’oignon. Tu vois qu’il n’y avait vraiment pas de quoi pleurer comme ça !

 

(Mais, j’y pense, j’ai bêtement omis de prendre rendez-vous pour la deuxième dose !)

 

mercredi 21 avril 2021

4669

Ayant mis le point final à son autobiographie, après des années d’un labeur acharné, il poussa un soupir de soulagement qui fut aussi son dernier souffle, pour découvrir aussitôt que la vie éternelle ne relevait pas de la faribole, comme il l’avait toujours cru, et que son récit autobiographique par conséquent – comme la peine qu’il lui coûtait – n’auraient jamais de terme.

 

Ce n’est que mon opinion, bien sûr, mais j’incline à penser que l’ajonc n’exhalerait pas ce parfum de noix de coco si la noix de coco ne sentait si fort l’ajonc.

 

Inutile de nier, tout le monde est au courant. Ton perroquet a confié le secret à l’écho.

mardi 20 avril 2021

4668

Et j’en arrive à penser que la plupart des écrivains, sinon tous, vraisemblablement tous, sont des joueurs de bilboquet ratés ou contrariés. Ils ont secrètement tenté quelques lancers, autant d’échecs humiliants, et se sont alors saisis, de guerre lasse et en désespoir de cause, d’un stylo qui traînait là.

 

Or le stylo s’est révélé d’un maniement beaucoup plus simple que le bilboquet, en effet. Plutôt que cette indomptable ficelle au bout, un mince et docile filet d’encre…

 

Et ce mince filet d’encre lui-même ne se trouvait pas relié à une lourde et redoutable boule de bois – car le bilboquet est doublement un casse-tête : masse d’arme terrifiante du guerrier accompli et complexe jeu d’assemblage pour esprits ingénieux –, mais à ce que l’on voulait bien y attacher, d’insignifiantes sottises, de futiles idées ou n’importe quel autre objet biscornu. Une aubaine pour ces incapables qui firent donc du stylo leur hochet et leur fétiche.

lundi 19 avril 2021

4667

Le bol fut certainement inventé à l’origine pour être retourné d’un coup rapide et précis sur l’objet qui excitait notre appétit, à la manière d’un filet. Quelle ne fut pas notre surprise alors de voir ces objets épouser sa forme pour entrer dedans sans réelle contrainte ni violence, y compris des liquides aussi improbables qu’une soupe aux vermicelles. Notre instinct de chasseur s’en trouva frustré sans doute, mais une douce émotion inonda nos âmes.

 

Que serait l’arc-en-ciel sans son carquois de traits de pluie et de rayons de soleil ?

 

En me lisant, vous repoussez mes mots sur votre gauche comme vous le feriez de misérables miettes, d’un revers de la main, pour vous en débarrasser et n’y plus revenir. Permettez-moi de vous dire que c’est assez blessant.