vendredi 31 août 2018

3741

Il a pris soin de ne rentrer qu’à la nuit, ainsi tout le village a cru qu’il traînait les dépouilles du lion et du guépard, alors que le chasseur épuisé par sa traque infructueuse ne portait sur lui que leur odeur.


La joie offre tout de suite son bouquet final.


Plus le pianiste grandit, plus le tabouret rapetisse et voit s’éloigner en descendant sur sa vis son rêve d’une carrière solo.


jeudi 30 août 2018

3740

Toute vache, j’ai écrit toute vache et maintenant je dois finir ma phrase, l’écrivain se met parfois dans de sales situations, je vous jure, des pièges profonds, car je ne vais pas reculer, effacer ces premiers mots, ce serait la lâcheté même, ce serait lamentable, la négation de mes principes, toute vache se propose de brouter l’herbe qui reste, c’est un peu décevant, bien sûr, mais au moins ai-je la fierté de n’avoir pas renoncé et, quoi qu’il m’en coûtât, d’avoir été au bout.


Le vrai gentleman s’efface donc pour laisser la femme entrer dans les chiottes.


Je est un autre, dites-vous, Monsieur Rimbaud, eh bien gardez la bouche ouverte, nous allons effectuer un prélèvement d’ADN et vérifier cela tout de suite.

mercredi 29 août 2018

3739

Port-Louis. Je m’en voulais un peu de mon aventure estivale avec la Méditerranée. L’Atlantique me pardonnerait-il cette infidélité ? Je suis allé rincer mon âme coupable et mon maillot de bain dans l’océan. Les amateurs percevront cette année une petite pointe de saveur cycladique inexplicable dans les caramels au beurre salé.


– Allons, allons, mon cher ami, la mort est dans la tête !
Mais il y a de ces résignés et j’eus beau le secouer, il se laissa froidement ensevelir.


Les hommes ne cessent de l’aborder dans la rue, de lui lancer des remarques ou des œillades obscènes, ils la harcèlent, elle n’en peut plus. Je pose sur son bras une main rassurante : – Ne t'inquiète pas, je vais leur parler.

mardi 28 août 2018

3738

’Elle portait un manteau de fourrure et une toque assortie. Etait-ce du vison ? Maigret n’y connaissait rien, car la femme d’un commissaire divisionnaire se contente le plus souvent de lapin ou, au mieux, de rat musqué ou de ragondin.’’

et c’est pourquoi et c’est pourquoi
vaut mieux rester célibataire

que d’épouser que d’épouser
un commissaire divisionnaire

lundi 27 août 2018

3737

Faut-il vraiment avoir vécu pour écrire, comme le prétendent certains ? Je ne le pense pas. Je crois pour ma part qu’il vaut mieux être toujours vivant.


Ce périscope juste pour la gouverne de ses palmes ! Le cygne.


Suzie, qui commence à comprendre comment on fait les bébés, à la fois amusée et consternée par cette extravagance : – Je pourrai garder mon t-shirt ?



[En m’excusant une fois de plus de repousser si brutalement dans l’ombre les auteurs de la rentrée littéraire, je signale que les éditions La Baconnière publient une large sélection de mes chroniques du Monde des Livres, sous le titre Feuilleton ]

vendredi 24 août 2018

3736

Une troupe de fourmis minuscules transporte un gros criquet mort. Comme j’admire la force sans mesure que produit leur organisation, j’avise non loin le reste de la colonie prêt à intervenir au cas où je me trouverais mal.


Ce fieffé menteur de Pinocchio rêve pourtant très innocemment d’« une bibliothèque garnie de fruits confits, de gâteaux, de brioches, de nougats et de gaufres à la crème fouettée ».


Sa beauté est un poignard. Elle frappe aveuglément, au hasard dans la foule.


jeudi 23 août 2018

3735

J’ai beaucoup travaillé mon physique, pour être beau enfin. Gros entraînement sportif, bodybuilding et anabolisants, épilation complète, longues stations en cabine UV, masques de soin (algues et argile), implants capillaires, injections de botox, chirurgie discrète (petites amputations, micro-greffes) : le résultat demeurant très en-deçà de mes espérances (j’entends toujours des rires dans mon dos), j’ai opté pour une solution risquée mais radicale – j’ai conçu deux filles adorables.


C’est un pingre du dimanche : pas un sou à la quête.


Je gis pauvrement, tu gis misérablement, il gît pitoyablement, nous gisons lamentablement, tandis que vous Gizeh, ô grands pharaons !

mercredi 22 août 2018

3734

Un tracé en relief permet aux aveugles de circuler avec plus d’aisance dans les rues de Plaka, à Athènes. C’est montrer à leur endroit une appréciable prévenance.


Hélas, un urbaniste pervers a vicieusement saboté cette belle et si humaine disposition. Le dessin de ce tracé alterne en effet lignes en arêtes vives et lignes en creux.


Bref, de parfaites cannelures, plus doriques que Dorus lui-même, fils d’Hellen. C’est ce qui explique pourquoi tant de malvoyants se méprennent et tentent de poursuivre leur chemin en escaladant les colonnes du Parthénon. Spectacle bien navrant, vous pouvez me croire.

mardi 21 août 2018

3733

Suzie me raconte un rêve complètement délirant, puis elle ajoute : – Mais c’est un rêve réel.
MOI – C’est-à-dire ?
ELLE – Une histoire qu’on invente soi-même en s’endormant.


Le moustique tient parole.


Ne cherche plus, ma belle, tu ne trouveras pas objet du désir plus obscur que le corps las et avachi du quinquagénaire.

lundi 20 août 2018

3732

Ça y est, je l’ai vu ! Il se faisait discret, pourtant, gris-sable, immobile comme le galet, à demi enfoui sous un autre, mais trahi par un aréopage de poissons opportunistes qui tournaient autour de lui (avides des reliefs de ses repas ou de ses excréments peut-être), aux teintes vives, criardes pour l’un d’eux, comme si l’espion couleur muraille était en permanence flanqué d’une troupe de majorettes (mais la fanfare au moins n’est pas une menace dans le monde du silence).


J’ai commencé mes rondes, assez semblable ainsi, pensais-je, au majestueux aigle royal planant au-dessus de la marmotte. Mais nulle intention de prédation chez ce rapace, j’étais là en curieux, en admirateur transi (et, pour être transi dans l’Égée, il faut posséder une faculté d’émerveillement qui fait ordinairement défaut au quinquagénaire français, davantage amateur de Houellebecq), ne perdant pas une miette du spectacle.


Plutôt languissant, tout de même, le spectacle, avouons-le, sachant qu’il est déconseillé de bâiller dans les profondeurs. Ce petit poulpe ne bougeait pas un doigt. Je dus me résoudre à le motiver un peu en sautant de mon nuage pour remuer sa pierre. Il rassembla alors ses tentacules et fusa, prenant à la lumière ses reflets jaunes et verts, sa grosse tête mécontente lancée devant comme un boulet, et trouva vite un meilleur abri dans lequel il disparut pour de bon, non sans cracher d’abord son encre pour m’aveugler, un peu naïvement (j’ai tout de même tenu pendant six ans le feuilleton du Monde des Livres) et, moi qui ne sort habituellement jamais sans un crayon, j’eus beau me fouiller partout, hélas, impardonnable oubli, je n’avais pas sur moi mon stylo pour lui répondre.

vendredi 17 août 2018

3731

Bravement, tel le plus fervent des fidèles – j’aurais d’ailleurs fait le chemin à genoux sur des charbons ardents –, je gravis le sentier fort raide qui mène à la petite église d’Epanochoriani où traditionnellement, en ce jour, dans le réfectoire attenant et dans une profonde assiette, est offerte à tous ceux qui sont là une copieuse portion de chevreau au four agrémenté de pommes de terre, la spécialité locale.


Je ne suis venu à Amorgos que pour ces agapes promises. Las, le pope du village est un rigoriste qui estime sacrilège la viande le mercredi. Allez comprendre les mystères et les susceptibilités de la religion. Cette année, le chevreau sera donc remplacé par de la morue. C’est ainsi que l’on régale le pèlerin au terme de son chemin de croix. Cela donne une idée de ce qui attend le juste reçu dans le royaume des cieux.


On ne m’y prendra pas. Je chipote dans l’assiette en maugréant. Puis je me tais, tant il est difficile d’articuler la bouche pleine un blasphème cohérent. Ce n’est pas mauvais : c’est délicieux. Et je fais la route du retour en bénissant le dieu de tous les hommes, d’autant que deux âniers compatissants ont assis la clopinante Suzie sur leur christique aliboron, la vie parfois est une pente douce.

jeudi 16 août 2018

3730

Tenue modeste exigée pour la visite du fameux monastère de Chozoviotissa, les hommes en pantalons, les femmes en jupes longues et les épaules couvertes, si bien que nous assistons au pied de l’édifice à un strip-tease général, chacun et chacune ôtant le short et la jupette indécents pour revêtir donc le costume modeste, nous voyons en trois minutes plus de fesses pâles que dans toute une vie de débauche, mais nous serons dignes dans le saint lieu.


C’est pourtant encore la chaîne du puits qui racle, le chariot roulant sur les pierres, l’essieu grinçant de la meule : le braiment de l’âne au pré jouissant enfin du repos.


La vodka, le mezcal, le raki, mais pourquoi me sert-on partout l’alcool revigorant dans un dé à coudre ? râlait un voyageur harassé et altéré par son tour du monde.

mercredi 15 août 2018

3729

Vis assez longtemps et tu constateras que les îles changent de forme comme les nuages. Ce matin, Amorgos ressemble à un espiègle dragon pourvu d’une petite aile, à moins que ce ne soit déjà plutôt à une girafe de mer.


Une chèvre ou un bouc en sentinelle sur chaque pierre. Peine perdue. L’homme louvoyant soudain fond sur le chevreau, le saisit et le met au four.


J’ai des doutes sur l’efficacité de l’immersion linguistique. Voilà déjà quinze jours que je pérore à tous les vents des Cyclades et les progrès des Grecs en français ne me paraissent pas décisifs.

mardi 14 août 2018

3728

C’est déjà bien pénible d’être si prévisiblement un être humain, s’il faut ajouter à cette caricature les traits d’un folklore ombrageux, ne manger que de l’ourgnoule fumée, ne jouer que du biolin, se coiffer en toute saison d’un poître et danser la valdouille tous les 23 juillet… Le nationalisme redouble la malédiction.


Tant de vent dans les hauteurs d’Amorgos que les ailes des moulins n’ont pas besoin de tourner : ils planent.


Mais dans le village de Langada, si paisible, qui trouble la sérénité du soir ? Point le braiment de l’âne assoupi, mais une Française assise seule à la table d’une taverne et qui s’énerve sur son portable : qu’est-ce que c’est encore que ce bordel, putain de merde ?! Les paroles en ces lieux les moins sensées.

lundi 13 août 2018

3727

Ni plongeons ni cabrioles pour cause d’entorse, mais quand on voit ce que deviennent ici le poulpe et le chevreau, faut-il s’en plaindre, ma Suzie ?


Et puis cette jambe de statue, c’est tout de même autre chose que de faire à chaque pas claquer une tong !


Cette jeune femme s’apprête à faire un selfie devant la baie d’Aigiali mais, me voyant arriver, elle se ravise et me tend son téléphone avec un sourire. Je prends l’appareil et m’exécute bien volontiers, réalisant un autoportrait que je crois assez réussi.


vendredi 10 août 2018

3726

Dieu a d’abord fait malencontreusement une toute petite tache. Ce n’était rien de grave, mais il a voulu la faire disparaître. Il a gratté, gratté. Et voilà, c’est devenu le monde.


Quand je tombe amoureux, moi, je tombe vraiment amoureux, c’est-à-dire que je m’écrase au fond.


Le moustique des Cyclades s’est adapté à la taille modeste des îles : il est plus petit.


jeudi 9 août 2018

3725

Cap sur Amargos, abrupt rocher cerné par la mer que nous allons aborder vaillamment avec deux béquilles et un plâtre pulvérulent.


Le temps qu’il fait passe aussi.


Si bien que nous lui achetons une robe turquoise, ample et légère, avec des fronces, avec des plis : Suzie se baignera quand même.

mercredi 8 août 2018

3724

De petites danseuses en costume traditionnel sautillent au son du bouzouki. C’est la fête de la Transfiguration de Kourounochori et c’est charmant, mais le serveur de la taverne (Ice, please !) qui traverse leur farandole en portant à bout de bras ses assiettes d’agneau bouilli et de brochettes improvise ses pas avec plus de prestesse encore et, quant au pope en soutane noire, ventru et barbu comme l’exige aussi le plus strict folklore, il fout subitement tout en l’air – la miraculeuse métamorphose du Christ et le festif rituel villageois – en ventousant à son oreille un portable rose.


Il y a deux jours, j’ai nagé (Ice, please !) avec une tortue ; hier, c’était avec une sole. À chaque fois, j’adoptai par mimétisme – foudroyante et instinctive adaptation de mon corps en totale symbiose – le mode natatoire de la créature rencontrée (pas vu de poulpe encore).


– Garçon, please ! De la glace encore pour la cheville de ma fille !


mardi 7 août 2018

3723

Le vendeur du magasin de matériel orthopédique de Chora (où j’espère trouver une paire de béquilles pour ma boiteuse Suzie, victime de l’arbitraire courroux du dieu des dieux) est en train de lessiver son sol en usant d’un produit gras qui semble particulièrement glissant.


– Vous vous donnez de la peine pour rien, dis-je, quand nous venons vous voir, le mal est déjà fait !


Or ma blague ne m’attire que le pâle sourire d’un cul-de-jatte de sa clientèle qui comprend le français mais manque visiblement d’humour.

lundi 6 août 2018

3722

Si bien que nous ne savons plus si la Portada, seul élément achevé du temple d’Apollon commencé au VIsiècle av.J.C. sur l’îlot de Palatia, est dorénavant un vestige ou encore un chantier. Ni davantage si les constructions modernes laissées en plan partout dans l’île, structures creuses qui évoquent un emboîtement de portiques antiques dans le genre de l’autre, pareillement découpés sur l’horizon – et que les soleils marins, en effet, teignent de mille feux –, sont toujours des chantiers ou déjà des ruines.


Un éclair de douleur fuse au sommet du Mont Zeus. Foudroyant zigzag, la fillette l’a dans l’os : entorse.


Ou bien notre mémoire à la fin du voyage est effectivement encombrée des souvenirs rivalisant de hideur et de mauvais goût vendus à chaque étape et Alzheimer en ce cas est un salutaire coup de balai, le vide-grenier après lequel respirer un bon coup encore à l’air libre avant de mourir.

vendredi 3 août 2018

3721

On me dit qu’ici les malheureux que leur complexion morbide oblige à se retirer une fois par jour en grimaçant dans un local exigu pour y déposer je ne sais quel rebut immonde de cette mécanique corporelle défaillante sont instamment invités à jeter le papier usagé (?) dans une poubelle prévue à cet effet afin de ne pas engorger d’autres tuyauteries. On me pardonnera de rester aussi flou mais je ne me représente pas très bien le phénomène et je préfère pour ma part porter mes regards sur la mer immense et scintillante, nous sommes tous différents.


Bien obligés de daller les rues de marbre : jamais de verglas, comment se casserait-on la gueule ?


SUZIE – Si ça se trouve, tu es immortel. Comme t’es jamais mort, on ne peut pas savoir.

jeudi 2 août 2018

3720

C’est à Naxos que Zeus a grandi. C’est sur cette île encore que Dionysos est né, que Thésée a abandonné Ariane et que j’ai cueilli une figue il n’y a pas cinq minutes.


Toute ma vie, précédé par un soupir et suivi par une plainte, je n’ai fait que gravir pesamment un escalier labyrinthique et voilà soudain que j’y trouve mes aises : Apiranthos.


Mais les vieux habitants de ces villages escarpés ont les jambes arquées d’avoir trop rêvé sans doute au brave petit âne qui leur aurait rendu la vie simple et belle.

mercredi 1 août 2018

3719

Comme souvent un fumet venu de la cuisine annonce le dessert dès l’apéritif : ce figuier embaume l’oliveraie.


J’irais bien moi aussi me découper une table de marbre dans cette éblouissante montagne à facettes, entre Kinidaros et Kourounochori, si je ne craignais de rouler plutôt du sommet accroché à ma pierre tombale.


Ce palmier crépitant de pluie n’est pas un mirage, mais l’ondée rafraîchissante qu’il nous promet est cependant un mensonge de la bise qui fait s’entrechoquer ses longues feuilles sèches.