mardi 16 juillet 2019

4056

La mouche se promène sur ma joue puis sur mon poignet, s’envole, se pose sur ma cuisse, tourne dans la pièce, se pose cette fois sur mon front, régulièrement vient vérifier si je suis enfin devenu un succulent cadavre.


Ravaler ses larmes serait une réaction plus belle et digne encore si l’œil y veillait plutôt que la narine.


Je la soupçonne aussi, la mouche, de trafiquer son moteur, comme les adolescents celui de leurs mobylettes, à la campagne, afin de faire plus de bruit et d’exister un peu quand même dans tout ce vide.

lundi 15 juillet 2019

4055

Alléché par l’annonce du barista qui nous informe que sa carte a été « imaginée par les plus grands chefs étoilés », je me rue au wagon-restaurant pour acheter mon repas puis regagne ma place, salivant déjà par toutes mes commissures, avant de découvrir que la féconde imagination de ces maîtres-queux n’a su renouveler en réalité le sandwich rosette-cornichons qu’en laissant se ramollir les tranches de la première jusqu’à un stade semi-liquide et en supprimant purement et simplement le second.


La couleuvre œuvre dans la couleur. Vainement, puisque c’est le serpent corail qui chatoie.


Il n’est d’autre épée de Damoclès que l’éclair de lucidité qui peut à chaque instant te réduire en cendres.

vendredi 12 juillet 2019

4054

Au café. J’ouvre mon netbook. Assise non loin de moi, une femme obèse me lance :
– C’est bien pratique, ces petits ordinateurs !
Que répondre à un tel truisme ?
– Je ne peux qu’abonder dans votre sens, dis-je avant de me demander toutefois si cette réponse polie n’est pas plutôt une terrible indélicatesse…


Fukushima a donné presque entièrement raison à Fukuyama.


Le bateau t’emporte loin de l’île. Bientôt, tu ne distingues plus que le plus petit galet de la plage.



[Parution aujourd’hui aux éditions Bernard Chauveau d’Aquarelles de guerre, un livre original par sa forme et son format, conçu par deux vaillants réformés du service militaire. Philippe Favier a découvert dans une brocante des cartes paysagées utilisées en des temps anciens pour les cours de géographie des étudiants-soldats de l’Ecole de guerre. Paysages alpestres ou lacustres que son pinceau ironique a rendus plus bucoliques encore et dans lesquels, pour ma part, je sème le désastre, la mort et la désolation. Seize cartes (qui se déplient), seize champs de bataille, seize textes belliqueux. Nous sommes à l’Ecole de guerre, oui ou non ? ]

jeudi 11 juillet 2019

4053

L’œil et la bouche ne sont pas toujours d’accord sur les objectifs à atteindre. Le sourire peut être franc et bien dessiné et le regard farouche, fuyant. Ou perçant, curieux, au contraire, tandis que le dédain fait sa moue. Et l’on ne sait sur quel pied danser ni sur quel autre fuir.


Mais qu’y puis-je, moi, si cette merlette a fait son nid dans le chêne dont j’ai besoin pour faire le mien ?!


LE TYPE – On m’a dit que vous écriviez… Justement, il me faut un livre pour les vacances… j’aime les polars un peu musclés et que ça fonce…
MOI – Hm, oui, patientez un instant, je vous prie, mon collègue va s’occuper de vous.


mercredi 10 juillet 2019

4052

L’Association des Amis d’Eric Chevillard est depuis quelque temps en proie à des dissensions internes, des luttes intestines, de profondes divisions. On pressent une prochaine dissolution du groupe dont les membres pourraient être tentés par une carrière en solo.


Les ciseaux des jambes suivent les pointillés des pas.


Nous n’avons pas besoin d’une intelligence artificielle pour écrire des romans. Il serait plus urgent d’en concevoir une capable de les lire.


mardi 9 juillet 2019

4051

Le robot intelligent saura-t-il aussi parfois ne penser à rien ? Certaines de ses idées et de ses initiatives lui viendront-elles à la faveur de ces moments d’inattention, de flottement, de non-vigilance ? Sa mise en veille sera-t-elle l’équivalent de cet état hypnagogique propice à nos plus fulgurantes pensées ?


LE ROBOT – Ô Maître, il faut vous lever maintenant, enfiler votre combinaison de travail, prendre votre poste, charger ce joug sur vos épaules, entrer dans ce tube, vous plier en quatre dans cette boîte.
MOI – À tes ordres, mon bon Firmin.


L’intelligence artificielle achevée, ce sera Dieu, enfin créé par l’homme et disposé comme dans ses rêves les plus fous à le précipiter en Enfer s’il déroge à la règle.

lundi 8 juillet 2019

4050

Méditons, mes amis, les inépuisables leçons de sagesse des Fables de La Fontaine : ‘’D’un magistrat ignorant/ C’est la robe qu’on salue.’’ Ou : ‘’À l’œuvre on connaît l’artisan.’’ Mais encore : ‘’Se croire un personnage est fort commun en France/ On y fait l’homme d’importance/ Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois/ C’est proprement le mal françois.’’ Et : ‘’Arrière ceux dont la bouche/ Souffle le chaud et le froid !’’ Et : ‘’Chacun tourne en réalités/ Autant qu’il peut ses propres songes/ L’homme est de glace aux vérités/ Il est de feu pour les mensonges.’’ Et : ''Selon que vous serez puissant ou misérable/ Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.’’ Et : ‘’Voilà le train du monde et de ses sectateurs/ On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs/ (…)/ Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode:/ L’ingratitude et les abus/ N’en sont pas moins à la mode.’’ Ou enfin : ‘’La ruse la mieux ourdie/ Peut nuire à son inventeur/ Et souvent la perfidie/ Retourne sur son auteur.’’


Mais nul n’a mieux parlé du génie de La Fontaine que Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education Nationale, dans sa préface au recueil distribué cette année aux élèves de CM2 : Ces fables, écrit-il avec sa sagacité coutumière, ‘’sont éternelles à la fois dans leur forme, grâce à leur langue merveilleuse, et dans leur fond, grâce aux leçons de vie qu’elles donnent (…) À chaque fois, leur charme opère, car la légèreté de leur ton porte des vérités profondes sur les hommes.’’


‘’C’est ainsi que le plus souvent,
Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire,
On s’enfonce encor plus avant.’’ (La vieille et les deux servantes)