lundi 29 août 2016

3044

Fut un temps où rien ne vous conférait davantage de prestige que d’exceller à la filote anchoise. Les champions de filote anchoise étaient fêtés, honorés, adulés. Les jeunes ambitieux s’y exerçaient tous avec acharnement.


Il se voua lui aussi à cette discipline avec ardeur, avec passion, dès sa plus tendre enfance. Tant de travail, d’obstination et de sacrifices furent récompensés puisqu’il est en effet aujourd’hui le meilleur représentant de sa génération.


Amère victoire, cependant, quand on voit en quel discrédit est tombée la filote anchoise.



[Parution dans Harper’s d’un texte encore inédit en France, Pierre et le loup, sous le titre Theme & violations, traduit par Jodan Stump]

vendredi 26 août 2016

3043

Dans le Duomo, les jeunes femmes couvrent pudiquement leurs maigres épaules pointues d'une étole de papier-tissu fournie à l’entrée et, ainsi affublées, ressemblent en effet à des anges de Dieu voletant dans les travées, sur le pavement de marbre, jusqu’aux aines seulement, toutefois, où finit le mini-short et commencent les longues jambes fuselées par le diable.


Monteriggioni, Pienza, San Quirico d’Orcia… Les petits villages fortifiés, ceints de murailles, hérissés de tours, sont aujourd’hui les plus paisibles séjours. L’assiégeant est le bienvenu. On émince des truffes sur ses pâtes.


Je suppose que le paysage toscan supplante pour moi tous les autres parce qu’il semble être lui-même un effet d’art. D’ailleurs, ces ondulations molles, vertes collines et grises crêtes siennoises, invitent au dessin même celui qui ne sait pas dessiner, telles les courbes du corps féminin. C’est irrésistible. La main veut épouser ces formes.

jeudi 25 août 2016

3042

C’est parmi les rides du dos de ta main que la chiromancienne sagace cherchera ta ligne de vie.


Et c’est le chiffre inscrit sur la face cachée du dé qui compte dans la partie que je dispute avec le joueur des antipodes.


Peut-être d’ailleurs le serpent ne vient-il jamais de plus loin que du bout de sa queue.

mercredi 24 août 2016

3041

Il faut imaginer la douce colline toscane bêtement rompue par un rectangle brut – hérésie géométrique.


Il faut imaginer cette criarde touche de bleu lagon, de bleu chloré au flanc de la colline toscane où se marient si bien le vert argent de l’olivier et le noir du cyprès, dans la lumière dorée, sur fond de terre de Sienne – hérésie chromatique.


Il faut imaginer cette absurde piscine. Et moi dedans.

mardi 23 août 2016

3040

Mais quand s’est enfin ouverte devant moi la Piazza del Campo, ai-je accordé un regard à cette botticellienne conque rose ou au Palazzo Pubblico qui la domine ? Nullement ! Encore moins, dans celui-ci, aux fresques sublimes de Simone Martini que je souhaitais tant revoir. Non. J’ai d’abord voulu savoir s’il était toujours là, s’il avait vécu, s’il officiait encore derrière sa caisse, tel qu’en lui-même le plus ancien et moins rutilant rossignol de sa boutique :


Faldoni !


Il était là ! Inchangé, immarcescible, increvable, statue définitive de la maussaderie, plus enrobé encore de morosité revêche, Faldoni ! Vêtu d’un polo vert fort peu seyant, opposant à la curiosité de mes filles pour ses babioles un air méfiant et renfrogné – non toccare ! Or il m’aurait déplu, je crois, de le trouver affable. Car, si je ne veux pas mourir, il faut qu’un homme au moins vive à jamais dans le monde dont j’ai le souvenir. Et je le sais à présent : je peux compter sur Faldoni.



[Je fais ici allusion à un texte paru dans Scalps, relatant ma première rencontre avec ce personnage, à Sienne, il y a 13 ou 14 ans. On trouve en ligne la traduction anglaise par Brian Evenson]

lundi 22 août 2016

3039

Les moines-ermites de Pavie ayant fait vœu de silence et de pauvreté ont abandonné leur chartreuse à des cisterciens bavards qui guident les groupes de touristes dans les cloîtres et les cellules désertés en agrémentant leur commentaire de fines plaisanteries avant de leur vendre du miel et du savon.


Le soûlographe français, homme de haute culture comme l’indique sa raison sociale, fera avec le même profit que le peintre le voyage en Italie : il y a tant à apprendre dans les enotecas.


C’est le battement de notre cœur ému qui fait sortir de terre la première colline toscane que l’on voit en arrivant.

vendredi 19 août 2016

3038

Gracieuse enfant, légère, soulevée c’est sûr par cette fine brise faufilée dans la torpeur estivale qui porte aussi les papillons.


L’inventeur de la cagoule n’osa jamais l’avouer : il avait simplement un gros trou dans sa chaussette.


Mais moi, je le dis tout net, je le dis sans ambages : je prends dès aujourd’hui la route pour Sienne.