dimanche 31 mai 2020

4362

Eurêka ! Eurêka, vous dis-je ! fulmine le Penseur de Rodin. Mais le poids de ses membres de bronze l’empêche de lever victorieusement les bras au ciel et celui de sa langue de formuler clairement les vérités auxquelles il est parvenu. Maintenant, il ne pense plus à rien. Il s’ennuie. Il est en train de devenir fou. Si toutefois il bout intérieurement, alors peut-être retrouvera-t-il un peu de souplesse. Mais ne perdra-t-il pas en même temps que sa forme tous les fruits de sa réflexion ?


(Peut-être pourtant a-t-il trouvé comment doter la carotte du filet hélicoïdal de la vis afin que sa cueillette ne soit plus une telle corvée pour le cultivateur. C'est d'autant plus rageant.)


SUZIE – Ce que j’aime bien dans la pastèque, c’est que c’est du sorbet à la fraise.

samedi 30 mai 2020

4361

Leurs jolies corolles noires ou colorées se déploient au-dessus de nos têtes. Ah, mais il est cependant impossible de se rincer l’œil sous les jupes de la pluie.


ça mord au bout
de mon bambou
frétille un panda


Là où l’homme n’a jamais posé le pied, s’aventure le hardi palmipède.

vendredi 29 mai 2020

4360

Notons que si nous n’avions pas attribué un nom aux êtres et aux choses de ce monde, notre langage serait resté une profération de sons absurdes et insensés bien difficile à assumer dans l’espace public et même en petit comité. Telle fut la ruse des hommes : affecter aux dénominations ces phonèmes qui sortaient de leurs bouches en si grand désordre qu’il n’est plus rien sur cette Terre qui ne soit nommé de plusieurs milliers de façons différentes, selon que l’on se trouve ici ou ailleurs.


Pour réussir sa vie, il faut avoir un enfant, écrire un livre et planter un arbre, dit le proverbe. Ainsi fils-je. Puis mon fils, criminel abject, fut hissé sur la pile vacillante de mes invendus et pendu à la branche de mon marronnier.


Tousser dans son coude, garder ses distances, avancer masqué… le geste barrière du corail, c’est tout de même autre chose !

jeudi 28 mai 2020

4359

Ah, ce cher vieux camarade ! Âgés de 12 ans, avec l'Opinel rouillé de son père, nous nous étions entaillés la paume pour mélanger nos sangs. Aujourd’hui, nous rencontrant dans la rue, toujours aussi braves : nous nous sommes serrés la main.


Seul effet secondaire indésirable des gélules de carbolevure, ‘’une coloration foncée des selles peut apparaître’’. C’est tout de même bien handicapant.


– Que fais-tu caché derrière cet arbre ?
– Chut… je le suis.

mercredi 27 mai 2020

4358

Tu es ton pire ennemi, me fit-elle remarquer, et ce fut une révélation. D’un coup, je compris l’origine de ces coups fourrés et sabotages qui entravaient toutes mes entreprises depuis l’enfance.


Tant d’acharnement à me nuire ! Et dire qu’il m’était arrivé de soupçonner mes proches… J’oubliai le plus intime ! Tout s’expliquait à présent. Cette parfaite connaissance de mes désirs, de mes ambitions, de mes projets et comme systématiquement ils furent déjoués et déçus.


Mais aujourd’hui, je sais à qui demander des comptes, je sais aussi comment me venger : je vais attirer mon pire ennemi dans un piège et le torturer à mort. C’est bien son tour.


mardi 26 mai 2020

4357

Je reçois ce matin le nouveau roman de Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, qui, entre mille autres, j’en suis certain, possède déjà pour première qualité tout à fait admirable qu’Eric-Emmanuel Schmitt va devoir s’enfiler ses 635 pages serrées en vue de la sélection du Goncourt.


quelle est cette toupie
qui tourne d’ouest en est
sur la pointe de l’Everest ?


Je comprends que les Anglais appellent skaï cette terne imitation du ciel au-dessus de leurs têtes.



[Tandis que La Nebulosa del cranc est désormais visible dans le ciel de Barcelone, accueilli par Extinció Edicions et traduit en catalan par Ferran Ràfols Gesa]

lundi 25 mai 2020

4356


Le principe de distanciation doit s’étendre par précaution à toute chose, c’est la sagesse même. Non seulement tu n’embrasseras plus jamais ta vieille maman, mais la baguette de pain sera vendue désormais en tranches séparées les unes des autres de 5 cm. Moins facile à rapporter sous son bras, sans doute, cependant nous ne vaincrons pas le virus sans quelques sacrifices.


Je m’en réjouis pour toi est une formule quelque peu hypocrite, notre sollicitude n’étant jamais vraiment émue, pour ne pas dire excitée, qu’au chevet du malheur.


Ayant cueilli tous ses fruits, l’homme abattit l’arbre et le débita en planches : il lui fallait une armoire où ranger ses confitures.


dimanche 24 mai 2020

4355

Ce peintre du dimanche s’arrache une heure à sa passion, en fin d’après-midi, pour écrire.


SUZIE – La dame de cœur, on dirait qu’elle s’appelle Fabienne.


Mes paupières se seront fermées en glissant latéralement sur la tringle puisqu’il fait maintenant nuit dans ma chambre.

samedi 23 mai 2020

4354

Un ouragan si dévastateur que toutes les cabines téléphoniques ont sombré. Depuis, les naufragés dérivent, emportés par les courants, accrochés à leur combiné arraché comme à un bodyboard.


Rameur ou ramier, sa roue coule.


le haïkiste
tire à la ligne
trois fois

vendredi 22 mai 2020

4353

Auteurs publiés en mars, la saison de nos livres a fleuri dans la cave… Il nous faudra passer à la postérité si nous voulons qu’ils soient lus. Moi qui hésitais, je n’ai plus le choix.


Monet leur aura fait peur avec ses petites touches d’épéiste : pas une grenouille sur ses nymphéas !
(...ou aurait-il involontairement crevé à coups de pinceau ces chétives pécores ?)


Alphonse Allais ne pouvait naître qu’à Honfleur. On dirait plutôt le nom de sa langue natale – ce style humoristiquement gonflé, ronflant, et si délicatement fleuri à la fois.

jeudi 21 mai 2020

4352

Tu ouvres la fenêtre à la mouche. Dès lors, elle refuse de sortir. C’est traverser la vitre qu’elle voulait, et elle était sur le point d’y parvenir lorsque tu as si brutalement brisé son rêve.


Soudain, le malheur s’abattit. Miracle… il n’y avait cette fois personne dessous.


MOI – Vous en êtes où en histoire ?
AGATHE – Je ne sais plus.
MOI – À vrai dire, moi non plus…

mercredi 20 mai 2020

4351

Double ascendance familiale, bien sûr, comme tout un chacun. Mais, d’un côté, une lignée où triomphent les vertus de tempérance et de frugalité et la rigueur de l’exercice sportif quotidien et où l’existence dure soixante-dix ans ; tandis que, de l’autre, on aura grillé des cigarettes en pêchant à la ligne, on aura volontiers levé le coude au crépuscule, on se sera nourri de carpes farcies et de pâtés de pommes de terre à la viande et il n’aura pourtant jamais été question de mourir avant d’être nonagénaire. Comment dois-je me conduire ?




– Mange ta soupe ! Mange ta soupe !!
Mais s’il devint obèse, il resta nain.

mardi 19 mai 2020

4350

Une file d’attente s’est formée devant L’Atelier du sourcil, salon d’esthétique spécialisé à l’exclusion de tout autre dans le soin pointilleux de cette mince arcade. Je ne lui donnais pas trois mois d’existence quand il a ouvert, il y a deux ans, et voici qu’il prospère comme jamais aujourd’hui… Quelles futiles dames, sitôt déconfinées, qui n’ont rien de plus pressé que de se faire épiler les sourcils !, m’exclamai-je in petto (mais je m’entendis très bien quand même).


Non seulement le monde ne change pas, mais il semble qu’il régresse puisque nous en étions restés, avant l’épidémie, à de vigoureuses et saines prises de conscience féministes qui frappaient de ringardise ces coquettes suspectes non sans raison d’intelligence (ou plutôt d’inintelligence) avec l’ennemi, ajoutai-je, toujours à part moi (mais sans en perdre une miette).


Alors je me rétorquai que je me trompais sur toute la ligne et je m’expliquai pourquoi. Masqués, nous n’avons désormais que le sourcil pour exprimer toutes nos passions. Et donc, tous, bientôt, nous nous rendrons chaque matin à L’Atelier du sourcil où une esthéticienne dessinera au-dessus de notre œil, au crayon et à la pince à épiler, la grimace ou le sourire correspondant à notre humeur du jour (froncé, today, please).


lundi 18 mai 2020

4349

Dès que je ferme les poings, je m’endors profondément. Comment donc ai-je pu malgré tout décrocher cette ceinture de champion du monde de boxe toutes catégories, me demandai-je, avant d’élucider logiquement ce mystère : en rêve, mon garçon, en rêve !


K
Ovide
métamorphoses


SUZIE – Je confonds Un Sac de billes et La Guerre des boutons
MOI – Quel désordre, ma belle ! Il va falloir me ranger tout ça !

dimanche 17 mai 2020

4348

Donc – mon Dieu, quel miracle, j’ai encore survécu ! –, Conversations à la table de ping-pong (ou Conversations de table de ping-pong) pourrait en effet être le titre d’un livre de dialogues tout à fait divertissant et même instructif. C’est bien simple, je n’accepterai plus désormais d’être interviewé qu’avec une raquette à la main.


Car j’en ai eu de belles, au cours de ma vie, des conversations du tac au tac (du ping au pong), de part et d’autre (d’un bout à l’autre) de cette table, tantôt verte, tantôt bleue, avec mon cousin, mon père, mon frère, mon neveu, quelques amis (chacun son tour), avec Agathe ces jours-ci. C’est un lieu et un moment particuliers où la parole s’échange comme la balle, sans doute un peu creuse (c’est-à-dire refermée sur un morceau de ciel estival) mais rebondissante, et qui claque, avec des séquences paisibles, avec de cinglantes reparties, avec des effets imprévus de slice et des tentatives chinoises (raquette retournée, folie orientale) qui souvent lamentablement échouent.


Alors il faut les ramasser dans l’herbe, dans les roses, derrière les vélos, la balle, la parole, on les perd, on les cherche, on marche dessus, on les écrase, on en change (on en a tout un stock). J’aime beaucoup ces échanges. C’est quand tu veux.

samedi 16 mai 2020

4347

Ah ! que ne suis-je écrivain ! m’écriai-je. Et je fus aussitôt rejoint dans ma déploration par le chœur de mes détracteurs, soulagés tous de me trouver lucide enfin sur mes capacités et dès lors mieux disposés à mon endroit, tout prêts à partager mon affliction, plus que ma mère, plus que ma sœur, et à admettre avec moi qu’en effet, c’eût été une grande chance pour moi d’être écrivain, et quelle déveine de ne pas en être un, la vie est bien cruelle de ne pas exaucer nos rêves, surtout les plus fous, qu’il est en conséquence important d’apprendre à se satisfaire du triste lot qui est le nôtre et…


Mais j’interrompis soudain le chœur de mes détracteurs (qui demeura bouche bée comme s’il filait plutôt la dernière note de la Messe en ut mineur, de Mozart) et, me frappant le front, m’écriai cette fois : Suis-je bête ! Écrivain, je le suis !


Car m’était justement venue une idée de livre, lequel se pourrait intituler Conversations à la table de ping-pong. J’en aurais ici même aujourd’hui exposé l’argument si je n’avais été si importunément distrait de cette intention par Mozart. J’y reviendrai donc demain, à moins que les événements de la vie prochaine ne s’y opposent et il serait bien hardi de jurer le contraire, mes amis, tant le sort est indécis pour ce qui concerne chacun de nous, et fragile notre souffle, et mortelle notre engeance.

vendredi 15 mai 2020

4346

suis-je malheureux
youp’li ! youp’la !
et mélancolieux
dans ce monde-là


qui respire suffoque
dibidam ! dibidou !
quelle triste époque
sans lueur au bout


néfaste Covid
ô gué ! ô gué !
hélas le suicide
ne rend pas plus gai

jeudi 14 mai 2020

4345

Miroirs ou fenêtres de l’âme… ? Hm… Depuis que nous vivons masqués et que nous avons – gastéropodes haussant un sourcil hors de leur coquille – nos yeux pour seul visage, ces belles métaphores font long feu. L’œil est un globe vitreux qui n’exprime en l’exorbitant que sa rotondité ahurie. Au mieux, entre ses paupières nictitantes, y lirons-nous l’effroi du parkinsonien qui craint de laisser tomber son olive noire sur le tapis blanc. Mais nous savons maintenant que cet œil ne parlait si bien d’amour que parce que la narine frémissante lui glissait (à l'oreille) un adjectif emprunté à Ronsard et qu’il ne foudroyait autrui d’une juste colère que lorsque la bouche lui offrait, d’où lancer ses flammes, l’orbite d’un rictus furibard.


Le corps médical, quand on y réfléchit… étrange locution… Et c’est ce cadavre qui doit nous guérir ?


Nous sommes donc autorisés à retrouver nos lointains proches dans un rayon de 100 kilomètres à vol d’oiseau… Vicieuse permission, me dis-je, car, non content d’être dépourvu du permis de conduire, je suis également aptère. Et même un aptère assumé contrairement à l’émeu, par exemple, qui préfère toujours mettre son incapacité à s’essorer sur le compte de l’émotion. Puis j’ai regardé mon masque avec une bienveillance nouvelle… Mon Dieu, mais l’objet ressemble à un petit parapente ! Suspendu aux élastiques par les mains (ou par les oreilles, d’ailleurs), en sautant du haut du donjon du Palais des Ducs et en profitant des courants favorables, je vais pouvoir voyager en droite ligne, sans souci des routes et de leurs méandres dilatoires !



mercredi 13 mai 2020

4344

Cette folle ruée sur Monotobio est certainement le premier événement qui intéresse la nation depuis la fin du confinement, un autre genre de contagion qui surprend même les observateurs les plus avisés de la vie littéraire. Les libraires ont bien du mal à endiguer le flot de ces lecteurs forcenés et à faire respecter les distances de sécurité dans cette presse. Parfois, me dit-on, la bousculade vire à l’empoignade.


Une deuxième vague de l’épidémie est donc à craindre, de laquelle je pourrai sans doute être tenu pour responsable (en grande partie seulement). Qui eût cru pourtant qu’un cluster se formerait jamais dans une librairie, lieu de rare passage et de fréquentation si furtive ordinairement ? C’est en tout cas le signe que les affaires reprennent dans un écosystème culturel frappé par le coronavirus comme le biotope des dinosaures le fut par une météorite géante il y a quelques années, souvenez-vous, avec les conséquences que l’on sait (depuis quand n’avez-vous pas croisé un tricératops point trop amoché ?).


Il apparaît donc aujourd’hui que c’est bien cela, et non l’interdiction d‘embrasser sa vieille mère ou de boire un verre au Café des copains, qui fut le plus éprouvant pour nos concitoyens ces deux derniers mois : l’impossibilité de se procurer mon nouveau livre. Je suis évidemment le mieux placé pour comprendre cette frustration comme l’immense soulagement qui s’ensuit aujourd’hui. Je demande simplement à mes lecteurs de rester prudents, de s’organiser entre amis, de dépêcher l’un d’eux en librairie, par exemple, qui achètera les dix ou vingt exemplaires commandés par le groupe. Des solutions existent, pensons-y.

mardi 12 mai 2020

4343

Lorsqu’il fut signifié à ces jumeaux que l’un était le reflet de son frère, ils se tournèrent l’un vers l’autre d’un même mouvement et échangèrent un regard méfiant, ce qui les convainquit l’un et l’autre à juste titre que cet alter ego n’était qu’une projection chimérique de lui-même. Et l’illusion se dissipant du même coup, ils disparurent ensemble, comme ils étaient venus.


Toute cette population masquée semble bien protégée, effectivement, elle fait en tout cas la preuve que le ridicule ne tue pas. Ou faut-il attendre quatorze jours ?


Il a été acté que ceux qui feront du présentiel seront dispensés du distanciel, se félicite à la télévision ce professeur qu’il serait peut-être plus sage encore de dispenser définitivement et en tout lieu de tout enseignement.




SINE DIE
Chronique du confinement (fin)

      C’était hier le déconfinement. En jaillissant de mon lit dès la première lueur de l’aube, mal réveillé encore, pour me ruer vers la porte et m’élancer au-dehors, j’ai marché sur Lachésis. 

lundi 11 mai 2020

4342

On déconfine ! De nouvelles mesures de contrôle entrent aujourd’hui en vigueur. Ainsi les casaniers sont-ils désormais tenus d’imprimer une dérogation, faute de quoi ils seront traqués jusque dans leur chez-soi et impitoyablement verbalisés avant d’être invités à circuler et plus vite que ça.


rien ne sert de courir
dit au chien de berger
le chien de verger
quand on sait se faire obéir


Ça ne rigole pas. Afin de veiller au respect des consignes, le Ministère de l’Intérieur a décidé de déployer dans chaque département une escadrille de drones équipés de capteurs d’odeurs qui survoleront les jardins privés, guidés par le fumet des grillades. En cas de rassemblement de plus de dix personnes, ces aéronefs largueront du sang de pangolin sur les barbecues.

dimanche 10 mai 2020

4341

Nous étions rassemblés autour de son chevet pour recueillir son dernier soupir – ce fut un ouf, que nous perçûmes tous très nettement. Mais l’ami qui se pencha pour lui fermer les yeux, comme son âme arrivait dans l’au-delà, prétend avoir entendu encore sortir de ses lèvres un bof.


Le flamant n’ayant pas inventé la roue fait toujours sa cour en échasses.


si la mémoire te trahit
vieux
offre-toi du bon temps


[Ultime chronique de Sine die, avec un épilogue à venir, mardi 12]

SINE DIE
Chronique du confinement (35)

      Une chauve-souris fut le premier personnage de cette histoire ; un ours pourrait bien en être le dernier. L’événement n’a pas fait grand bruit, curieusement, comme si nous avions à ce moment-là de plus graves préoccupations, je me demande bien lesquelles, car Cachou a été retrouvé mort, le 9 avril, au pied d’un escarpement du Val d’Aran, en Espagne. Il était né dans ces Pyrénées, en 2015, de l’union de Plume et de Balou. Il faut croire que Balou a pesé plus que Plume lorsque leur fils a chu au fond du ravin, dans des circonstances encore non élucidées.
      Nous apprenions au même moment que le Ministère chinois de la santé préconisait, pour le traitement du coronavirus, une injection de Tan Re Qing, solution composée de bile d’ours et de poudre de corne de chèvre. Cette préparation miraculeuse, traditionnellement utilisée en Chine pour soigner les maladies respiratoires, justifie l’existence d’élevages d’ours auxquels la jeune fermière prélève, assise sur son petit tabouret de traite et au moyen d’un cathéter introduit dans leur vésicule après incision à vif, cette bile précieuse et d’autant plus abondante, je suppose, que l’animal immobilisé, contraint et supplicié a en effet de bonnes raisons de s’en faire. Notons tout de même que l’on nous cuisine l’antidote dans ce même chaudron de sorcière où fut d’abord touillé le poison. Une chèvre pulvérulente réussira-t-elle vraiment à encorner le vampire ? Le plantigrade à annuler le pangolin ?
      Une chose est sûre, cependant, nous n’avons pas choisi le meilleur moment pour devenir des ours, blottis dans nos tanières, grommelant, pelus et solitaires. Cachou aurait-il délibérément choisi d’en finir, effrayé par les sombres perspectives offertes à son espèce ? Toujours est-il que son sort a commencé à nous inquiéter lorsque le collier GPS dont il était porteur a cessé d’émettre des signes de déplacement. L’appareil fut localisé. Cachou gisait là, sans vie, au milieu des rochers.
      Voilà donc, ai-je aussitôt pensé, à quoi servent les applications de traçage dont les pouvoirs publics songent à nous pourvoir : grâce à cette technologie sagace, on nous retrouvera morts. Nous ne savons pas bien encore, à l’heure où j’écris ces lignes, ce qu’il adviendra de l’application StopCovid, si elle sera finalement utilisée, ni, si elle devait l’être, comment elle fonctionnera, ce qu’elle tracera, traquera, signalera, enregistrera, dénoncera. En tout cas l’idée fait son chemin, elle est dans l’air, elle fait son chemin dans l’air comme une onde, si ce n’est pas pour cette fois, ce sera pour la prochaine, on prépare les esprits à cette surveillance, à ce contrôle permanent, on attendrit la viande : il suffira bientôt d’une pression du pouce pour y implanter la puce électronique.
      Quoi qu’il en soit et advienne, le tracking ne passera pas par moi. Je suis dépourvu de téléphone portable. Je garde dans mon crâne hermétique et dans mon âme obscure le secret des crimes et des livres que je fomente et, dans ma glande à venin, celui des maladies que je développe.
      Et quant à ma bile, c’est de l’encre, de l’encre indélébile.
     



samedi 9 mai 2020

4340

Tu commences à manger la fraise dès que tu mets en terre le plant de fraisier, tu mords dedans encore chaque soir en arrosant celui-ci, tu en croques un bout quand point le petit fruit vert et un autre tous les jours suivants en le regardant grossir et rosir. Et tu fais bien de la savourer ainsi, car lorsque la fraise enfin sera parfaitement mûre, rouge et charnue, tu la cueilleras délicatement avec deux doigts pour la donner à ta fille.


L’anguille qui remonte le courant regagne son carquois.


Je ne m’inquiète jamais pour ma santé, ce qui me cause un peu de souci. Je me demande si je ne suis pas un hypocondriaque asymptomatique.

vendredi 8 mai 2020

4339

Contrairement au tennis où la saison sur terre battue précède la saison sur herbe, au ping-pong, tu commences par jouer sur ta pelouse puis tu attaques ensuite les rencontres sur terre, pour ne pas dire sous terre, et cela sans changer la table de place !


l’aveugle s’est noyé
sa canne était en bois
de coudrier


De quoi l’œuf serait-il la caricature ?

jeudi 7 mai 2020

4338

Tu sèmes un rang de radis, inévitablement assez serrés car la graine est petite. Après quelques jours, apparaissent les premières feuilles. Il faut éclaircir le rang, arracher un radis sur deux. Puis les feuilles rapidement grossissent, à nouveau se rapprochent. Il faut éclaircir encore. C’est la nécessaire distanciation sociale du radis. Après dix-huit jours, d’ailleurs, il ne t’en reste qu’un, qui n’est pourtant pas une citrouille.


Une abeille aurait-elle piqué cette lèvre pour butiner la moue ?


Il prétend qu’il relit Proust alors qu’en réalité, il radote.


SINE DIE
Chronique du confinement (34)

      Le jour du déconfinement approche. Nous allons bientôt pouvoir exhiber publiquement nos corps transformés par l’inaction, l’haltérophilie compulsive, l’abus d’alcool et d’écrans, la carence en vitamine D, l’hygiène approximative, l’alimentation déséquilibrée et les violences conjugales. C’est une nouvelle espèce humaine qui va se répandre dans les rues, un peuple de créatures bossues aux jambes torses, aux bras hypertrophiés, à l’abdomen enflé, aux fesses plates, au teint bistre, aux toisons emmêlées, aux yeux rouges, aux nez gauchis, vêtues de loques d’un autre siècle, ânonnant une langue inconnue. Réjouissons-nous pourtant, les baisers restent contre-indiqués.
      Par chance aussi, le visage de ces crapauds disparaîtra en partie sous les masques de protection. Pour ceux en tout cas qui auront eu la chance de s’en procurer. J’envisage d’en tailler pour moi et ma famille dans les toiles de Lachésis qui doublent maintenant tous nos plafonds de gracieux baldaquins. D’après mes calculs et le métrage dont nous disposons, je devrais pouvoir en confectionner 500 000. Mais sera-ce suffisant ?
      Je n’ai toujours pas contracté le virus, mais je n’ai pourtant pas si bien que cela résisté à son agressivité sournoise. Il aura au moins grippé la mécanique si bien huilée, pensais-je, du livre que j’écrivais au moment de son apparition. Tout s’est arrêté. Le Covid-19 a parasité complètement mon écriture. Je me vantais naguère de m’être dressé contre lui de toute ma hauteur pour le combattre sur ma page et retourner contre lui sa virulence. Tu parles, Charles ! Va te faire lanlaire, Baudelaire ! Cette fate ingénuité me paraît aujourd’hui pathétique. L’appareil respiratoire dont je fais usage pour écrire, tous mes systèmes d’exploitation, sanguin, digestif, nerveux, se trouvent gravement endommagés par son action pernicieuse. Le virus malin s’est introduit dans ma phrase pour la liquéfier et en détourner le cours, il a phagocyté toutes ses forces, confisqué tous ses pouvoirs. Il a usé d’elle comme d’un hôte intermédiaire, je me demande même si elle n’est pas devenue l’un des principaux vecteurs de la contamination.
      Le coronavirus s’est incrusté comme un de ces personnages secondaires dont ne sait plus quoi faire le romancier qui ne lui avait pourtant confié qu’une basse ou insignifiante besogne. Comment se débarrasser de lui ? Ce misérable s’est installé au cœur de l’action. Il tire maintenant les ficelles, il commande au destin de tous les protagonistes, il va falloir non seulement composer avec lui mais le traiter comme le personnage principal, le héros ! Il n’y en aura désormais que pour lui. Le récit aura finalement son nom pour titre.
      Honte sur moi, donc, qui n’ai pas su garder ma liberté et traiter par le mépris cet envahisseur. Si la littérature est un absolu, comme je voudrais le croire, pourquoi m’en distraire et m’attarder sur ces péripéties lamentables, ce désolant épiphénomène, toutes ces mésaventures peut-être pas imméritées de l’espèce humaine ? N’aurais-je pas mieux fait de tousser dans mon coin et de poursuivre l’écriture de mon livre comme si de rien n’était ? Suis-je à ce point le jouet des circonstances y compris quand je crois que s’exprime avec force ma volonté de puissance (et il faut voir alors scintiller son armure et fleurir son panache) ?
      Il vient, ce vaccin ?

mercredi 6 mai 2020

4337

Le masque ne va-t-il pas nous soulager de l’obligation constante de faire face ? Qu’allons-nous vraiment cacher dessous ? Notre honte, notre sale gueule, notre âge, nos vilaines dents, notre malaise, notre méchant rictus, notre sourire sardonique ? Quelle aubaine en tout cas pour notre lâcheté ! Et saurons-nous réapparaître derrière/après ?


J’apprends à faire du vélo sur mes plafonds. C’est évidemment moins facile. J’ai été obligé de remettre les petites roulettes pour ne pas tomber.


Une généreuse tombola, ‘Stars solidaires’, a été organisée pour soutenir les hôpitaux. Mais charité bien ordonnée commence par soi-même et, je suis désolé, je n’achèterai pas de billet, le risque de gagner un roman dédicacé de Frédéric Beigbeder est beaucoup trop élevé.

mardi 5 mai 2020

4336

Or il n’est pas d’activité plus sûre en ce moment que de croiser le fer, les épées garantissant une distanciation sociale parfaite qui vous met à l’abri de la contagion. Attention toutefois à ne pas enfoncer votre lame jusqu’à la garde dans le corps de l’ennemi : c’en serait fini de vous.


Les nénuphars sont des bottes de caoutchouc vertes et plates pour marcher sur l’eau sans se mouiller.


Tout discours construit et argumenté paraît convaincant et pareillement celui, aussi bien étayé, qui affirme mot pour mot le contraire, mais ni l’un ni l’autre cependant n’atteint la vérité pour soi, celle que pressentent en tâtonnant dans la brume nos extrémités engourdies.

lundi 4 mai 2020

4335

Le morceau de sucre est une falaise pour la fourmi, mais elle la gravit aussi facilement que si cette falaise n’était qu’un morceau de sucre !


Sitôt déboutonnée, la rose atteint l’extase.


Le bœuf ne fait que brouter tout le long du jour, avec constance et détermination. Peut-être se dit-il que s’il mange toute la garniture, nous renoncerons aussi à servir la viande… ?


SINE DIE
Chronique du confinement (33)

      Le premier cas fut signalé il y a un mois environ. Il s’agissait d’un homme vivant seul, un veuf. Sa fille demeurant dans un département lointain, étonnée de ne pas réussir à le joindre au téléphone, alerta les secours. Les policiers dépêchés sur place forcèrent la porte du petit appartement. Le veuf était assis devant sa télévision. Le son était coupé. Mais le flux d’images de cette chaîne d’informations en continu coulait imperturbablement, comme la rivière devant le dormeur du val. L’homme était mort lui aussi, depuis quelques jours, mais son corps ne portait aucune plaie, ni au côté droit ni ailleurs, aucune marque de violence.
      Très vite, un peu partout en France (et des faits similaires furent rapportés dans de nombreux pays), les découvertes macabres se multiplièrent. Une mère trouva son enfant de sept ans couché sans vie dans sa chambre, au milieu de ses jouets répandus sur le tapis. Une famille de cinq personnes encore, tous morts sur leurs chaises, autour de la table de la cuisine, devant les reliefs d’un repas. Une Strasbourgeoise qui tenait la dernière pièce entre ses doigts avait succombé avant d’achever son puzzle de la cathédrale. Puis des jeunes mariés qui venaient d’emménager dans un appartement parisien. On les retrouva nus sur leur lit.
      L’enquête fut ralentie par les procédures de précaution liées à la pandémie. Il est d’ailleurs à craindre que bien d’autres cadavres soient découverts quand le confinement prendra fin. Mais le plus étrange, dans cette affaire, tient évidemment aux causes de ces décès, soudains, apparemment inexplicables. Aucune trace de violence, je le répète, pas de poison dans le sang. Les hypothèses de meurtre et de suicide doivent donc être écartées. Les examens pratiqués sur les corps ne révèlent pas davantage de pathologies létales. Ni infarctus, ni AVC, ni infection fatale au Covid-19.
      Néanmoins, un médecin légiste plus sagace finit par découvrir la cause de cette hécatombe. Car, hélas, il faut bien parler d’une hécatombe et il commence même à se murmurer que les victimes de cette nouvelle épidémie pourraient être plus nombreuses encore que celles qui n’ont pas survécu au coronavirus.
      Toutes ces personnes, donc, seraient mortes d’ennui. Tout à coup, leur esprit et leur corps dissociés n’avaient plus trouvé de prise, plus d’appui. Le réel dans un brouillard fuyant se dérobait à toute appréhension. La forme des choses se perdait en même temps que leur signification. Le langage ne nommait plus rien que des événements du passé, des évidences révolues. Alors avait commencé pour ces malheureux une chute immobile dans le néant des heures. Ou, plutôt qu’une chute, sans doute, une sorte d’ascension ou d’essor catastrophique, un arrachement de soi à soi, et bientôt, comme s’ils quittaient notre atmosphère, l’air leur manqua et, sans un spasme, sans un râle, imperceptiblement mais inexorablement, ils étaient morts.
      Reste une énigme : pour qu’il y ait tant de victimes, il faut bien que le mal soit contagieux. Or, comment se propage-t-il en ce temps de réclusion solitaire ? Ou faut-il croire, au rebours de toutes les autres épidémies, que la contamination de cet ennui mortel se fasse sans transmission et, précisément même, faute de contact, dans l’abri confiné des ‘gestes barrières’ ? Tel serait son mode de propagation ? Vivement donc que les chercheurs mettent au point dans leurs laboratoires l’étreinte ou l’accolade miracle qui saura la stopper.

dimanche 3 mai 2020

4334

Certaines inadvertances sont à l’origine des plus étonnantes découvertes. Ainsi m’est-il apparu que le couteau à huîtres ouvrait aussi et mieux encore nos doigts.


On ne peut plus rien mettre entre parenthèses, il y a déjà la lune.


Et j’ai une pensée pour la poissonnière qui, après avoir saisi puis ensaché le turbot, le bar, la daurade et la poignée de crevettes, rajuste encore une fois devant son nez son masque de tissu couvert d’écailles.

samedi 2 mai 2020

4333

Il eut beau prétendre qu’il s’était arraché à sa croix et que le sang retrouvé sur ses mains et sur ses chaussures avait jailli de ses stigmates, les analyses révélèrent qu’il s’agissait bien de celui de son épouse. 
– Ai-je rien dit d'autre !?, triompha-t-il alors.


C’est bien joli d’ôter le couvercle mais où le poser sans boucher autre chose ?


L’ennui du confinement nous aura distraits de nos routines. Quelle aventure !



[Encore un magnifique Pangolin autofictif]

vendredi 1 mai 2020

4332

Il a échangé son diamant d’une très belle eau contre le mien, plus pur encore, si limpide même qu’on ne le voit pas. Quand nous nous sommes quittés, il se frottait les mains et, moi, je contemplais ma bague.


SUZIE – J’ai écrit une histoire, mais je te préviens, papa, c’est pas de la grande littérature parce que le personnage qui raconte est nul en classe, on peut même voir son bulletin.


D’un autre côté, s’il y avait tous les papillons, il n’y aurait plus de place pour l’homme.


SINE DIE
Chronique du confinement (32)

      J’avais cru originale la petite blague sur les masques de Zorro qui ouvrait cette chronique il y a trois semaines. Sitôt publiée pourtant, elle me valut d’abondants envois de montages photos, de dessins et de sketchs où il apparaissait clairement que la même idée avait simultanément germé dans bien des crânes, à l’instar de l’invention de la photographie, du phonographe ou même de la photosynthèse qui fut, semble-t-il, conçue au même moment par une fougère arborescente de la Réunion et un peuplier du Maine-et-Loire qui ne s’étaient jamais rencontrés.
      C’est l’ennui quand tous les esprits carburent autour des mêmes questions. Or il n’y a en effet qu’un sujet de méditation pour tout le monde ces temps-ci, même pour ceux dont le domaine de compétence concernait plutôt, avant la pandémie, la gastronomie périgourdine, les crash-tests de trottinettes électriques, la reproduction du sphinx du liseron, l’exportation de joints de robinetterie ou la modélisation des actions mécaniques. Tous ces cerveaux, se désintéressant provisoirement, ou définitivement peut-être, de leur ordinaire lubie, s’attaquent comme un seul encéphale notre propre petite boule de nerfs lancée sur la pente venant grossir cette avalanche de matière grise à cet unique sujet de préoccupation : le coronavirus.
      Or s’il se trouve bien réellement quelques sorciers, partant de leur connaissance des herbes et des simples, qui peuvent mobiliser les ressources de leur intelligence et de leur imagination pour rechercher le bienfaisant électuaire ou élaborer le vaccin qui nous permettra à nouveau de nous lécher le visage les uns les autres sans mourir quatorze jours plus tard, nous nous découvrons pour la plupart complètement dépourvus de moyens d’action. L’humour est alors une autre force de résistance. Une manière de ne pas flancher, de réaffirmer orgueilleusement son quant-à-soi. C’est un vieux réflexe. Souvent, les plaisanteries fusent au cours du repas qui suit les obsèques d’un ami cher. Il y eut, on le sait, un humour des camps. Antoine Volodine parle pour sa littérature d’un humour du désastre. Nous pourrions reprendre en toutes ces occurrences cette parfaite définition.
      Paradoxalement, le confinement se révèle donc propice à la créativité : nous sommes quotidiennement bombardés de vidéos, d’images, de blagues, qui sont autant de façons de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Mais hélas, toute cette inventivité débridée atteste aussi des limites de l’imagination et réaffirme le règne accablant de la banalité… Les idées se croisent, se répètent, comme par contamination, comme si la loi du Covid-19 s’imposait même pour ceux que la fièvre épargne, et que le même calembour passait de lèvre en lèvre comme une autre toux contagieuse. Décidément, cette pandémie n’aurait-elle que d’amères leçons à nous asséner ? Dans la solitude du confinement, demeurons-nous indécrottablement des animaux grégaires ? À moins peut-être que ce grégarisme de la blague ne soit plutôt une ruse de maquisards dispersés chacun dans son buisson imitant le cri du coucou pour former encore une société et traverser l’épreuve ensemble malgré tout. Choisissons bravement cette option…