jeudi 30 avril 2020

4331

Je suis assez content de ce néologisme : achoppiner, qui signifie achopper en jouant du Chopin. Mais, pour l’apprécier à sa juste valeur, il est certainement mieux d’avoir chez soi une adorable enfant qui étudie le piano.


Pour réussir ton lob, oublie la balle, joue la bulle.


Et cependant, je suis désolé, être toujours fourré dehors, c’est bien d’une certaine façon et même très littéralement rester confiné.

mercredi 29 avril 2020

4330

Misère ! Même après le déconfinement, le bord de mer nous demeurera interdit ! Nous connaissions ce naufragé luttant contre la fatigue et le froid, rejoignant la côte à la nage et s’échouant, à demi mort, sur la plage. Ce même spectacle lamentable se verra désormais en haut de celle-ci, quand un malade harassé de fièvre, ayant traversé les dunes en titubant pour voir une dernière fois la mer, se laissera tomber sur le sable.


Pourquoi ne pas tailler nos masques dans la toile de nos parapluies ? Si celle-ci arrête les cordes et les hallebardes de l’averse et le jet puissant de la vache qui pisse, elle ne laissera pas passer une petite pluie de postillons.


MOI – Bon, les filles, vous êtes contentes, finalement le retour à l’école se fera le premier jour des grandes vacances…?

mardi 28 avril 2020

4329

Le précieux souvenir va se faner, il va pâlir, il va disparaître…  il convient d’opérer en urgence sa transsubstantiation et de lui faire une place dans la littérature.


AGATHE – Papa, ce n’est pas un peu bizarre quand même, dans ce livre, il y a six fois le mot spongieux ?


rien ne se perd rien ne meurt
le corps vidé tu demeures
en effet un corvidé


[La revue américaine Music & Literature publiera tous les lundis et jeudis sur son site une chronique de Sine Die, traduite et très certainement même améliorée à la faveur de cette transsubstantiation par l’excellent Daniel Levin Becker (– Papa, ce n’est pas un peu bizarre quand même, dans ton blog aujourd’hui, il y a deux fois le mot transsubstantiation ?)]


SINE DIE
Chronique du confinement (31)

      Notre langage insensiblement s’étiole et s’appauvrit dans ce contexte si peu textuel. Tant de mots dont nous n’avons plus l’usage désormais se trouvent brutalement qualifiés de vieillis dans le dictionnaire du confinement (et l’on sait qu’il n’est guère opportun d’être vieux ces jours-ci) : alpage, accolade, chiquenaude, mariage ou rugby sont des termes qui n’ont plus aucun sens et qu’un lexicographe rigoureux bannirait même sans remords.
      Nous bûmes un spritz au Bar de la plage puis Ernestine me prit la main et, sa jupe courte dévoilant ses cuisses bronzées, elle m’entraîna en courant dans les dunes où, sous le soleil ardent, tandis que nous parvenaient au loin les rires des baigneurs, nous fîmes un château de sable. Une telle phrase n’a plus aucun sens aujourd’hui, sinon pour de rares érudits dans mon genre, dont la mémoire prodigieuse parvient à ressusciter quand je la lis quelques images en noir et blanc un peu saccadées.
      Les mots inusités nous échappent. Abolis bibelots d’inanité sonore, en effet, à l’instar du mirliton ou du bourdon de Notre-Dame. Ils ne franchissent plus la barrière de nos dents, nos lèvres n’esquissent plus aucune de ces petites moues charmantes, différentes pour chacun d’eux, qui accompagnaient leur élocution. Ils nous semblent tous appartenir à de très anciens dialectes, un sabir de grimoire bien difficile à décrypter.
      Certains reclus, seuls chez eux, monologuent tout le jour. Leurs discours semblent pris de vin. Phrases interrompues, murmurées dans les barbes ou lancées vers les plafonds, mêlées de rires insanes et de sanglots, paroles absurdes jaillissant soudain de la bouche comme dans les rêves. Ainsi se désarticule le langage humain, peu à peu rendu aux lallations, aux grognements et aux criailleries des premiers âges.
      Mais il ne se conserve pas mieux dans les familles confinées. Son sort y est peut-être pire. L’air lui manque. Il se fige en idiomes aberrants. Sous chaque toit, se développe ou, plus exactement, se rétracte une novlangue utilitaire dont les syntagmes ne sont intelligibles que par les quatre ou cinq membres du groupe. D’une chambre à l’autre, parfois, ce patois varie considérablement. Au moins la fameuse cryptophasie des jumeaux a-t-elle pour but de protéger leurs secrets, elle fait de leur enfance un petit roman d’espionnage fascinant. Rien de cela en l’occurrence, mais un argot peu inventif, surtout constitué d’abréviations et de diminutifs qui réduit en effet la langue à presque rien.
      Le jour du déconfinement, comment nous ferons-nous comprendre de nos semblables ? Dans quelle langue nous parlerons-nous ? Qui comprendra encore mon louchébem de chevillard ? Moi qui voulais inviter Ernestine à boire un spritz au Bar de la Plage. Et plus si affinités  – oh, mais ce château de sable que nous aurions pu faire ensemble est déjà une ruine !

lundi 27 avril 2020

4328

Le déconfinement commencera donc le 11 mai, premier jour des ‘saints de glace’. Nous allons tous nous ruer dehors, ce matin-là, déraper sur le seuil verglacé de notre maison et nous briser le col du fémur : 6 mois d’immobilisation à domicile, puis courtes promenades dans le quartier pendant trois mois encore.


SUZIE – Quand ma guitare se cogne, j’ai mal ! … et c’est vrai en plus.


Mes filles, potentielles porteuses du virus, respectent scrupuleusement la consigne du confinement. Mais la nature se moque de nos déboires et rien n’est plus amusant ces jours-ci que de souffler en riant sur les pissenlits plumeux du jardin. Ainsi, toutes ces aigrettes s’envolent, lestées d’un akène de la fleur et d’un postillon infectieux, puis se dispersent, flocons légers, légers, légers, à travers la ville.

dimanche 26 avril 2020

4327

Sacrée balafre et le sang coule à grosses gouttes sur mon front. Suzie s’affole. C’est le moment de montrer qui je suis… Sois heureuse, ma fille… pense à moi quelquefois… je meurs sans regrets… Ici, ma voix se brise… Je parle encore, pourtant, dans un souffle… N’oublie ja…mais que… je… t’aimais… je reste…rai avec toi… je… veillerai sur… toi… je…


Bon… une épine du rosier m’a très superficiellement égratigné le front comme je me baissais pour ramasser la balle de ping-pong.


Cela devait-il m’empêcher d’être brave ?!

samedi 25 avril 2020

4326

La nicotine protégerait contre le virus ! On compte en effet très peu de fumeurs parmi les malades. Troublante aussi, la proportion plus faible encore de pédophiles.


Cet Espagnol prononçait le ‘j’ : ‘rrr’ – tant et si bien que son jabot lui trancha la pomme d’Adam.


Je ne mords pas la main qui me nourrit, s’insurgea le chien fâché d’être pris pour un ingrat, je la mange !


SINE DIE
Chronique du confinement (30)

      Nous avons pris l’habitude en toute chose de nous en remettre aux coachs. Pour faire du sport, pour perdre du poids, pour licencier gracieusement un salarié, pour nous intégrer à l’équipe, pour sauver notre couple, pour dompter l’enfant redevenu sauvage en entrant dans l’adolescence, comme s’il avait été élevé par des loups, pour retrouver la paix intérieure. Le coach est un avatar jeune, glabre et musclé du vieux sage. Si vous le déshabillez, vous découvrirez non sans effroi un corps couturé comme celui de la créature de Frankenstein, constitué de tronçons de professeur, de psy, de directeur de conscience, de masseuse thaïlandaise, de joueur de pipeau, de vendeur de canapés et de kleptomane. Mais tant que son torse est revêtu d’une veste de survêtement ou de costume, il a plutôt fière allure.
      Pourtant, et en dépit donc de sa polyvalence, de son adaptabilité spontanée aux circonstances, le coach a été comme tout le monde pris au dépourvu par la pandémie. Ses compétences en matière de management ou de développement personnel se sont révélées dramatiquement inutiles pour nous aider à vivre le confinement et ses conseils en décoration d’intérieur ont même pu paraître franchement cyniques, sachant que tous les magasins d’objets d’art africain sont fermés et que la plupart des gens n’ont pas eu la chance de trouver un marais où cueillir des brins d’osier dans un périmètre d’un kilomètre autour de leur domicile.
      Or lorsque le coach est soudain défaillant, reconnaissons-le à sa décharge, il n’a pas le recours de se tourner vers lui-même comme nous le ferions pour obtenir des solutions. La situation le renvoie à sa solitude essentielle, jamais être humain sans doute n’a fait l’expérience d’une telle déréliction. Mais laissons-le à son désarroi, nous ne pouvons rien pour lui, sans quoi c’est avec empressement que nous lui aurions vendu nos services.
      Il a donc fallu chercher de l’aide ailleurs. L’idée est venue aux journalistes de solliciter d’autres professionnels, ceux que leur activité oblige parfois à se confiner, on aura reconnu les navigateurs solitaires et les spationautes. Il est vrai que les uns comme les autres sont amenés à passer de longues heures dans des habitacles exigus. Leurs leçons de vie nous ont été particulièrement profitables.
      Pour tromper notre ennui, par exemple, les navigateurs nous conseillent de regarder par les hublots le spectacle fascinant des baleines. Je ne m’en lasse pas, en effet. C’est bien simple, je ne vois plus le temps passer. Quant aux spationautes, ils s’abîment dans la contemplation du globe terrestre, si bleu dans l’immensité du cosmos. Hélas, si nous sommes bel et bien exilés loin du monde nous aussi, la stricte géométrie cubique de nos habitations nous en dérobe la si parfaite, émouvante et pulpeuse rotondité. Puis, en essayant de reproduire dans ma salle de bains les loopings et virevoltes en apesanteur qui permettent aux confinés des fusées de se dégourdir les membres, j’ai bien failli me fracturer la mâchoire (qui me dira aussi ce que ce savon faisait par terre ?).
      Non, décidément, je ne vois d’autres coachs instruits en matière de confinement que les squelettes prisonniers depuis des siècles d’un cercueil de plomb et de bois. Ils nous apprendront au moins à tomber en poussière sans en mettre partout.


[La chronique SINE DIE paraîtra désormais tous les trois jours]

vendredi 24 avril 2020

4325

Chaque jour, dans la pénombre des bibliothèques et des librairies fermées, sans un bruit, sans un spasme, quelques écrivains encore tombent dans l’oubli.


Les gestes barrières me semblent insuffisamment sûrs… si seulement il était possible de les électrifier comme n’importe quelle autre clôture...


Rassurons-nous, cependant, la menace du coronavirus ne prétend pas se substituer complètement à celles de l’infarctus, de l’attentat et de l’apocalypse.

jeudi 23 avril 2020

4324

L’aube commence par craquer une allumette.


il n’est de butin que ce que l’on butine
me confia un vieux pirate
en étalant un peu de miel sur sa tartine


Il est toujours toujours toujours là où on ne l’attend pas !



SINE DIE
Chronique du confinement (29)

Pour Agathe, 12 ans aujourd’hui

      Mes filles, mes filles, je ne vous comprends pas. À votre âge, moi, je rentrais tout dépenaillé et crotté à la maison, le soir, après d’interminables courses dans les champs ou à travers bois. Toujours fourré dehors, celui-là ! se désolait ma mère. Dès le petit matin, je poussais la porte, j’éperonnais le trottoir jusqu’à ce qu’il prenne le galop, je cueillais au passage une orange ou une pomme sur un étal du marché, entraînant dans mon sillage les autres gamins, nous étions bientôt au large, dans la campagne, et c’était tout le long du jour des jeux, des rires, des rondes folles, des farandoles !
      Tandis que vous, mes filles, vous restez là, dans vos chambrettes, vous ne fréquentez personne, votre enfance se fane entre quatre murs. Jamais je ne vous vois lancer une ligne dans la rivière, chercher des porte-fées sous les pierres, bondir derrière les sauterelles dans les grands prés ! Non, mesdemoiselles ne daignent pas mettre un pied dehors, ou alors juste pour un tour de quartier d’une petite heure, sans beaucoup s’éloigner de la maison, en jetant des regards inquiets aux passants.
      Mais il va falloir pourtant prendre son envol ! Il va falloir s’élancer ! Le monde est vaste. À votre âge, moi, j’avais toujours dans ma musette un quignon de pain, un morceau de fromage ou de saucisson, dans ma gourde un demi-litre d’eau claire, dans ma poche un canif. Nous aimions surtout, avec la bande, les excursions dans la forêt. Nous savions quand nous partions, mais nos parents ignoraient quand nous rentrerions et si seulement nous rentrerions. Il y avait toujours des noix, des mûres ou des fraises des bois pour le goûter. Ou bien nous nous arrêtions dans une ferme. Nous gobions les œufs trouvés dans la paille quand le chien était attaché. Si ses aboiements alertaient la fermière, nos frimousses sournoisement innocentes l’attendrissaient et elle nous servait de grands verres de lait.
      Et oui, mes chéries ! Mais vous, vous ne quittez le canapé que pour votre petite chaise de bureau. Je vous trouve pâlottes. Et pas bien musclées. Ah, elles sont belles, les nouvelles générations ! Et c’est vous qui ferez la France de demain ! Eh bien, elle va avoir les joues creuses et grises, la France de demain, et une petite mine si vous ne croquez pas avec plus d’appétit les plaisirs que la vie nous offre pourtant à profusion !
      Sortez au grand air ! Voyez des amis ! Allez au cinéma ! Organisez des chasses au trésor, des pique-niques, des fêtes, des virées, que sais-je ! Vous n’allez tout de même pas passer votre existence à relire vos livres, à refaire vos puzzles, à dessiner avec des feutres secs et à jouer à la crapette ! Agathe ! Suzie ! Allez donc m’écorcher ces genoux trop lisses et trop blancs aux cailloux des chemins, me déchirer ces robes impeccables aux ronces et aux barbelés… !
      Ou est-ce vraiment moi le rabat-joie, qui n’ai que ce triste monde inhabitable à vous offrir ?

mercredi 22 avril 2020

4323

Alors que les sépultures individuelles demeuraient lugubrement closes, on vit sortir les morts des fosses communes, ressuscités, tout ragaillardis même, frais comme l’œil. Il fut clair dès lors, et cela ouvrit de joyeuses perspectives pour l’humanité souffrante, que le choléra soignait la peste, que la peste soignait l’embolie pulmonaire, que celle-ci était fatale au cancer, etc. C’est de ce jour-là que datent les grands bals où chaque malade vient avec son affection particulière se frotter aux autres et que tous ces fêtards moribonds quittent la soirée guéris.


Piscine, lac ou océan, qu’importe, le plongeoir ne surplombe jamais qu’un puits.


Le mimétisme est cette faculté de se confondre avec leur milieu environnant afin de devenir complètement invisible que possèdent par exemple le phasme, la sole ou le cochonnet.


mardi 21 avril 2020

4322

Ses grands tourments l’ont conduit au suicide, mais il a injustement entraîné avec eux dans la mort le cadet de ses soucis.


Le huis-clos du confinement exacerbe dramatiquement la fidélité conjugale.


La tuile attend que tu diriges tes batteries sur le buisson du serpent pour te fendre le crâne.


SINE DIE
Chronique du confinement (28)

      Moi, je suis de ceux qui pensent qu’après le confinement, quand l’épidémie aura été vaincue, tout reviendra à la normale, tout redeviendra comme avant. Par petits groupes de quelques dizaines d’individus formant des clans, nous errerons par les plaines et les toundras, dans les forêts, chasseurs cueilleurs en quête de nourriture, comme si rien ne s’était passé.
      L’événement n’aura pas eu fondamentalement prise sur nous, sur notre solide organisation sociale et politique, sur nos modes de vie et nos comportements. Il n’y aura pas de changement notable. La maîtrise du feu ne nous aura pas été retirée, nous saurons toujours aussi bien tanner les peaux et manier avec dextérité nos poinçons et nos aiguilles d’os. La mode non plus, d’ailleurs, n’aura guère eu le temps d’évoluer. Pourquoi donc nos tuniques de fourrure cesseraient-elles soudainement de nous protéger du froid ?
      Non, rassurons-nous, tout sera comme avant et je me demande dans les entrailles de quel mammouth les mauvais augures lisent leurs présages. Selon eux, la récession économique qui s’annonce, l’épuisement du modèle capitaliste et du consumérisme comme idéal, la prise de conscience par les populations traumatisées de l’importance des enjeux écologiques pourraient conduire à une remise en cause radicale du système en vigueur, à des révolutions complètes de nos vieilles civilisations.
      Chimères !
   Je n’en crois rien. Il y aura toujours des grottes où peindre d’énigmatiques fresques animalières à la lueur des torches. Les dents de l’ours feront toujours les plus beaux bijoux. L’argile façonnée cesserait-elle tout à coup de durcir au feu ? Allons ! Et le silex taillé n’aurait plus de tranchant ? Le harpon en bois de renne ne perforerait plus le flanc scintillant du saumon ?
      Laissez-moi rire.
      Pourquoi se complaire dans l’imagination du pire ? Ce que nous avons acquis, conquis de haute lutte, demeurera nôtre. Nous ne nous sommes pas dressés sur nos jambes pour retomber brutalement sur quatre pattes. Nous n’avons pas pris possession du sol pour redevenir arboricoles. Nous savons cuire la viande et, comme toujours, à chaque fois que la chose sera possible, nous continuerons de la cuire, dans la flamme ou sur la braise, et sinon nous la dévorerons crue avec les yeux de la bête dont les sucs ont la propriété d’aiguiser notre vision de l’avenir.
      N’allons pas imaginer non plus que nous sortirons grandis ou meilleurs de cette épreuve. Non, notre caractère est trop bien trempé pour se tordre sous l’influence d’un virus. Notre existence reprendra son cours nomade. Nous suivrons les troupeaux qui nous conduiront vers la chaleur et les points d’eau. Nous ne modifierons rien à nos habitudes. La parenthèse se refermera avec un bruit doux dans notre dos. Nous oublierons bien vite cet épisode navrant, cette ennuyeuse péripétie, pour repartir sous les averses et les vents hurlants, droit devant nous dans la steppe obscure.

lundi 20 avril 2020

4321

Je me résigne à n’être que peu de chose dans l’immensité du cosmos, une simple note en bas de page, puisque donc tous ces astérisques scintillant dans le ciel nocturne renvoient à moi.


SUZIE – Si tu veux vraiment faire quelque chose par amour pour moi, papa, mange mes lentilles !


Or il est un œuf léger comme une plume, c’est la balle de ping-pong – dès lors, en effet, pourquoi éclore ?

dimanche 19 avril 2020

4320

Les autorités chinoises sont soupçonnées d’avoir minimisé le nombre des victimes du virus afin de donner le sentiment qu’elles ont su juguler rapidement l’épidémie et gérer la crise avec efficacité. Mais si c’était plutôt pour dissimuler au monde qu’après cette hécatombe, la Chine n’est plus cette redoutable puissance démographique que l’on connaissait ? Et s’il ne restait plus que douze Chinois ?


C’est bien simple, moi, je ne sors plus sans mes quatre murs.


Le télétravail ne convient pas à tous les corps de métier. Ainsi ce forgeron confiné qui a voulu s’y mettre a-t-il déjà démoli cinq ordinateurs à coups de masse.



SINE DIE
Chronique du confinement (27)

      Ou peut-être serais-je bien inspiré de rebaptiser cette chronique AD VITAM AETERNAM … ?
      Le confinement devient insupportable pour certains qui tentent alors par tous les moyens de se soustraire aux règles en vigueur. Hier, alertés par des bruits étranges en provenance du sous-sol, les policiers municipaux de la ville de Tours ont fait procéder à un forage immédiat de l’immémorial pavé de la place Plumereau et découvert dessous, en effet, un homme qui s’acharnait à creuser un tunnel en direction de la côte atlantique. En remontant cette galerie éclairée de bougies d’anniversaire et jonchée tout du long de petites cuillers tordues, les enquêteurs sont arrivés dans la cuisine du contrevenant, au rez-de-chaussée de son appartement sis dans le 5e arrondissement de Paris.
      Un Lyonnais habilement grimé en rorqual a réussi à rejoindre les calanques de Marseille avant d’être pris en chasse par les garde-côtes et remorqué jusqu’au Rhône, puis raccompagné à son studio de la place Bellecour où il a repris son visionnage compulsif et simultané de vidéos pornographiques et de films du commandant Cousteau.
      Tous les moyens sont bons et les citoyens assoiffés de liberté ne reculent devant rien. On raconte qu’une dame de 97 ans, ayant réussi à sortir nuitamment de son Ehpad limougeaud par la lucarne du grenier a contraint, sous la menace d’un fusil à baïonnette de 1870, un pilote d’hélicoptère à rejoindre le lotissement Les Azalées de Panazol. Puis, l’appareil s’étant immobilisé sur son ordre au-dessus d’un pavillon, elle aurait déroulé une échelle de laine de 25 mètres tricotée clandestinement (elle prétendit jusqu’au bout qu’il s’agissait d’une chaussette et parvint à enfumer ses auxiliaires de vie en alternant des rayures de trois couleurs). Son fils de 71 ans, l’épouse de celui-ci, leurs trois enfants et leurs cinq petits-enfants, auraient hardiment embarqué dans la libellule avant d’atterrir dans la propriété familiale du Vigen, au bord de la Briance, où ils vivraient depuis, retranchés, se nourrissant de pommes séchées, de gardons, de punaises arlequin et de pemmican de pilote d’hélicoptère.
      Le confiné épousant la condition du détenu se prend, comme celui-ci, à rêver d’évasion. Inversement, les prisonniers de droit commun parvenus au terme de leur peine ne quittent aujourd’hui leur geôle que pour se claquemurer chez eux. Le virus est un maton vigilant qui les surveille depuis la rue par l’œilleton de leur porte. On songe aux trois évadés du film de Jarmush, Down by Law, qui fuient leur prison de la Nouvelle-Orléans et, après des heures de marche à travers le bayou, épuisés, trouvent refuge dans une cabane rustique… en tout point semblable intérieurement à la cellule qu’ils ont fuie (de même qu’il n’y a pas loin de couffin à coffin et que l’on se confine aussi bien dans l’un que dans l’autre)…
      Bref, on n’est pas sortis de l’auberge.

samedi 18 avril 2020

4319

J’ai échappé aux deux guerres mondiales en venant au monde après. Et c’est encore en fin stratège que je compte bien mourir avant les deux prochaines.


Partage des tâches ménagères. Il y a pourtant du progrès. Aurait-on vu il y a seulement trente ans un mari battre sa femme avec un rouleau à pâtisserie ?


Je demeure inquiet tout de même, car lorsque le marbre de ma tombe sera à son tour retourné à la poussière, mes cendres ne risquent-elles pas de s’envoler ?

vendredi 17 avril 2020

4318

Scène familière de ce temps de confinement. Tu descends discrètement à la cave avec une bêche afin de creuser à l’avance le trou dans lequel tu comptes ensevelir les membres de ta famille. Mais tu découvres alors dans la pénombre qu’il y a déjà là une fosse fraîchement creusée…


N’ai-je pas toujours dit que le permis de conduire était bien inutile ?


Pourquoi, mais pourquoi me revient sans cesse en tête ces temps-ci cette remarque de Georges Perros : ‘’L’homme, c’est expressément cette chose pas plus avancée par ceci que par cela’’ ?


SINE DIE
Chronique du confinement (26)

      On me demande des nouvelles de Lachésis, mon araignée domestique. Eh bien, nous ne pouvons plus nous passer l’un de l’autre. Nous sommes devenus si intimes que je n’ose interroger mes encyclopédies aranéologiques sur la longévité du pholque phalangide. J’ai renoncé à beaucoup de choses depuis le début du confinement, au rafting, à l’échangisme, au funambulisme urbain, pour ne citer que trois de mes activités hebdomadaires ordinaires, je ne supporterais pas d’être privé de la compagnie de Lachésis.
      Je la laisse étendre son domaine de soie. Tous mes plafonds sont pour elle, desquels je n’avais d’ailleurs que très peu l’usage même s’il a pu m’arriver de me vanter du contraire dans un livre. J’invite d’ailleurs tous les reclus à m’imiter. Cessez de faire cette vilaine tête de loup et de surveiller vos plafonds comme s’il s’agissait de vos plates-bandes ! Laissez s’y installer l’araignée, laissez-la tisser puis déployer sa toile : elle vous fera un ciel nouveau qui vous aidera à oublier le vrai.
      Puis nos idées noires sont-elles autre chose que de sales mouches vrombissantes, insistantes ? Lachésis sait me distraire des miennes en les broyant et déchiquetant au moyen de ses pédipalpes puis en leur injectant son suc digestif acide afin de les réduire en bouillie. Je vous assure qu’elles sont tout de suite moins nocives dans cet état. Il va falloir que je demande à mon amie de remplir une cartouche de mon stylo-plume de ce fluide magique.
        Quand elle me voit prostré dans un fauteuil, elle se laisse descendre jusqu’à moi au bout de son fil. Elle se balance comme un pendule devant mes yeux et m’hypnotise. Sous l’effet de ses suggestions, je m’imagine à nouveau libre, courant sur une plage, le long de la ligne d’écume du ressac, sans me déchirer pourtant la plante des pieds sur les bris de coquilles, sans déraper sur les méduses échouées. Ou dévalant les pentes herbues et fleuries de la montagne printanière, accompagné par les sifflets des marmottes. Ou poussant la porte de mon club échangiste favori, tandis que la lune déjà s'écarquille au carreau.
      Si tout cela ne suffit pas à tromper mon cafard, alors Lachésis se pose sur ma tête. Elle s’attarde dans mon oreille si sensible qu’il n’est même pas besoin de lui susurrer des compliments pour la réjouir. Puis elle se glisse sous mon col et ses pattes agiles ont tôt fait de ranimer le rire en moi : je crois que ma petite araignée saurait le faire jaillir en chatouillant un silex.
      Le coronavirus n’entrera pas chez moi. Et s’il entrait malgré tout, ce serait pour tomber aussitôt dans les mailles du filet de Lachésis et connaître à son tour l’infection mortelle du venin.

jeudi 16 avril 2020

4317

Mais parlons d’autre chose. J’ai des raisons de croire que le ciel – puisque rien ne l’arrête – descend en réalité jusqu’au sol et que nous avons bien tort de nous tordre le cou pour le voir alors qu’il nous suffit de regarder nos pieds.


Mais parlons d’autre chose. La Loire est un fleuve sauvage qui parfois encore inonde ses rives, mais les arbres à demi noyés ont perdu l’instinct qui les faisait aux temps anciens se coucher côte à côte pour former un radeau de survie.


Mais parlons d’autre chose. Au terme de la rude ascension, il n’est pas étonnant que la montagne soit si affûtée. Pas fâchée non plus d’en avoir fini avec cet effort absurde.



[Mon Pangolin d’avril est la version confinée (ou le clapier) de Mon Lapin quotidien. Page autofictive aujourd’hui. Avec des dessins des patrons, Killofer et Quentin Faucompré. Carrément !]

mercredi 15 avril 2020

4316

Les négociations avec le Covid-19 ont été rudes. Finalement, notre chef de guerre, Emmanuel Macron, a arraché un accord de cessez-le-feu pour le 11 mai. Ce jour-là, dès l’aube, l’armée caparaçonnée des pangolins en bon ordre refluera vers nos frontières. Certains observateurs, cependant, refusent d’y croire, pointant la félonie du virus qui pourrait feindre stratégiquement ce repli pour mieux s’en prendre à nos enfants sur le chemin de l’école. Restons vigilants.


Ou tu tousses ou tu amasses mousse.


Que lire ? Que relire ? J’hésite devant ma bibliothèque. Puis ma main arrache d’un rayon ce volume d’Alphonse Allais contenant trois recueils : À se tordre, Vive la vie  et Pas de bile ! Ça devrait faire l’affaire.


SINE DIE
Chronique du confinement (25)

      Trois semaines avant le début du confinement déjà, c’était urgent, c’était ma priorité number one, c’était mon projet quotidien : aller chez le coiffeur. Je n’avais que trop tardé. En dépit de mon pouvoir abusif et haïssable de mâle blanc hétérosexuel de 55 ans, en effet, je n’ai jamais réussi à soumettre et dominer un épi rebelle qui, chaque matin, au réveil, me fait une tête de cacatoès doué, qui plus est, de la remarquable faculté de jurer comme un homme civilisé, charretier de son état – d’autant plus irrité que son industrie bat de l’aile –, devant l’innocuité du peigne et de la brosse. Il faut les huit cent litres d’eau de la douche que je fais alors déferler sur mon crâne pour rabattre les prétentions de cette mèche folle.
      Illusoire triomphe. Au moindre coup de vent, elle se hérisse. Ah, je vous jure que tout mâle tout blanc tout hétérosexuel tout quinquagénaire que je sois, j’éprouve bien souvent les limites de mon pouvoir abusif et haïssable. Ma volonté et mes érections même ploient plus vite que ce roide épi de fins cheveux.
      C’est vexant.
      Alors, certes, le vent n’a guère l’occasion de me décoiffer ces jours-ci, mais mes cheveux sont désormais si longs que la moindre toux suffit à défaire le fragile arrangement que j’avais cru fixer grâce à un gel de ma composition à base de résine, de crème de poulpe et de colle à tapisserie. Vous me direz aussi que je suis supposé me garder de la fréquentation des tousseurs. C’est vrai, mais comment éviter le rire en rafales de mes filles qui ne peuvent voir apparaître ce préhominien hirsute sans s’esclaffer ?
      « Ô Toison, moutonnant jusque sur l’encolure ! », ne manque jamais non plus de s’exclamer Baudelaire quand je le croise au détour d’un couloir. Puis s’adressant encore à ma chevelure, comme si je n’étais pas dessous (et il est vrai qu’on peut en douter), il continue : « La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,/ Tout un monde lointain, absent, presque défunt, / Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique ! » Encore un, de toute évidence, qui supporte mal le confinement, je pourrais éprouver quelque indulgence… « Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve/ de voiles, de rameurs, de flammes et de mâts »… mais il y a des limites… « N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde/ où je hume à longs traits le vin du souvenir ? » Puis Baudelaire prétend plonger la tête dans ma «crinière lourde », et s’y installer avec armes et bagages, je n’ai que le temps de lui fermer son recueil au nez.
      Son poème m’a ému pourtant. Vraiment, tout ce qui nous reste de notre monde en exil se serait réfugié dans mes longs cheveux ? J’en fais deux tresses que je roule en macarons. Je les fixe avec des épingles.
      Confiné mais désinhibé, le mâle blanc hétérosexuel de 55 ans entame sa transition.

mardi 14 avril 2020

4315

– aaaaaaaah… !
Plus un promeneur, plus un bateau. Le monstre du Loch Ness a enfin pu sortir la tête de l’eau pour respirer.


Les cordonniers ne sont plus les plus mal chaussés. Tous les autres aussi ont usé leurs pantoufles.


Autre conséquence de l’épidémie : j’ai été abandonné par mon labrador. Il m’a laissé là, au coin d’un bois, et il a détalé. Comment lui donner tort pourtant ? Je suis toxique, comme tous les hommes.



[Oh non ! Prosper Brouillon croit lui aussi nécessaire de nous donner des nouvelles de son confinement !]

lundi 13 avril 2020

4314

Presque seul dans la basilique Saint-Pierre pour célébrer la messe de Pâques, le pape François n’a pas hésité à adresser ses pensées ‘’à tous ceux qui sont frappés par le coronavirus’’ ainsi qu’’’aux malades, à tous ceux qui sont morts et aux familles’’. Voilà ce que j’aime chez ce pape, si différent des autres, son engagement, son audace. Être toujours là où on ne l’attend pas, quitte à froisser les puissants.


L’armoire de ma chambre craque, la nuit, quand je rêve que je me promène en forêt.


Le temps s’est arrêté pour ne pas précipiter sa fin.



SINE DIE
Chronique du confinement (24)
  
      Les fauves en cage que nous sommes devenus attirent de plus en plus de visiteurs. Des familles de chimpanzés défilent derrière mes vitres. Les petits frappent au carreau dans l’espoir de secouer mon inertie. Je consens parfois à lever la tête. Je sens que mon regard les trouble. Notre parenté remue en eux une vague compassion. Mais ils la chassent bien vite et préfèrent rire de nos mines et de nos jeux puérils. Quand je suis tombé Rue de la Paix où ma fille venait de construire un hôtel et que je me suis relevé, ruiné, furieux, en renversant le plateau, j’ai surpris un jeune couple de bonobos qui s’esclaffait. De compassion, il n’y avait plus du tout. Alors que j’avais construit des maisons Place de La Bourse et Avenue Foch et que, pas une fois, Agathe n’y avait fait halte !
      Mais je ne vais pas me plaindre des singes. Je ne me nourris plus que des cacahuètes qu’ils me lancent. Enfin non, soyons honnête, un pélican m’a apporté un peu de poisson. Il m’a semblé reconnaître l’oiseau dans le bec duquel j’avais moi-même déposé une sardine il y a quelques années, au zoo de Berlin. Un bienfait n’est jamais perdu. A présent, nous sommes quittes, a-t-il criaillé encore avant de prendre son essor et de disparaître dans le ciel grand ouvert.
      Certains d’entre nous doivent se contenter de leur cage. D’autres ont la chance de jouir d’un enclos, privilège réservé jadis aux vigognes et aux pécaris. On en voit qui se perchent sur leurs balcons, l’immeuble entier alors n’étant pas sans rappeler ces volières de ménagerie où l’aigle et le toucan, obligés de réduire la voilure, regardaient jalousement l’oiseau-mouche déployer sans vergogne toute son envergure.
      Nous n’avons jamais été étrangers à la condition animale, l’expérience de la captivité nous permet d’en faire encore la preuve. Longues périodes de prostration et d’abattement, brusques accès de rage impuissante, bâillements prolongés, abrutissement profond. Ceux qui partagent leur cage avec quelques congénères consanguins en arrivent à regretter de ne pas abriter de parasites dans leurs toisons emmêlées, ils pourraient s’épouiller les uns les autres, ça occupe. Et ça nourrit.son homme certainement aussi mal que son singe.
      Si la situation devait durer, peut-être opterons-nous instinctivement pour la léthargie des reptiles confinés dans leur vivarium, lovés sur leur branche comme une corde entre deux pendaisons, n’ouvrant plus la bouche qu’une fois toutes les cinq semaines pour gober une souris blanche. Attention pourtant à ne pas ennuyer nos visiteurs. Le spectacle d’un homme qui dort n’a jamais attiré les foules de lémuriens et de macaques.

dimanche 12 avril 2020

4313

Où écrire ? Tous les bureaux de la maison sont occupés par les travaux d’école. La table de ping-pong ! m’écriai-je in petto (essayez un peu). Las, sortant dans le jardin avec une idée en tête et, sous le bras, une rame de cinq cents feuilles blanches et encore, derrière l’oreille, le bout de crayon qui me reste après bientôt un mois de confinement, je vis, attablé chacun à un bout de celle-ci, Pinget Ponge !


j’ai deux voisins unijambistes !
ah non c’est le même
et il n’est pas unijambiste


Certaines féministes de la nouvelle génération semblent juger leurs mères et grands-mères avec sévérité, comme si celles-ci s’étaient trop docilement soumises à la domination masculine. Hé ho, vous jugez, vous jugez, mais on aimerait vous voir à l’œuvre : qui sont les veuves ?!

samedi 11 avril 2020

4312

Efficace ou non, le masque chirurgical a au moins cet avantage que l’on peut continuer à mâcher du pangolin sans être vu.


Papeteries fermées. Amertume du trombone découvrant à cette occasion qu’il ne comptait pas parmi les objets de première nécessité contrairement à ce qu’on lui faisait croire par gentillesse depuis toujours.


Et même si presque tous sont des drones utilisés pour filmer et admonester les promeneurs qui contreviennent aux règles du confinement, le retour des oiseaux dans le ciel de France fait bien plaisir.


SINE DIE
Chronique du confinement (23)

      Et c’est bien entendu la tuile aussi pour tous ceux qui se promettaient de profiter d’une subite et invraisemblable stase temporelle, d’une disponibilité soudaine et prolongée de leurs jours et de leurs forces pour se livrer enfin à leur passion inavouée ou accomplir leur vocation contrariée. Alors on se mettrait à la guitare, alors on apprendrait le finnois, alors on écrirait enfin le roman que l’on fomente (ou qui fermente) depuis des années (comme s’il n’était pas toujours mieux avisé de pondre avant de couver).
      C’est la tuile, car nous savions secrètement que cette occasion ne se présenterait jamais. Ceux qui prétendaient attendre avec impatience leur retraite pour se consacrer à ce grand projet n’ont-ils pas été soulagés d’apprendre voici quelques mois, et malgré d’hypocrites protestations de façade, que ce temps béni offert en récompense de toute une vie de labeur était finalement aboli par décret gouvernemental ?
      Or voilà que cette vacance s’ouvre dans nos existences. Je parle là pour les travailleurs confinés et non pour ceux, ne les oublions jamais, qui sont en train de vivre à fond leur passion pour la médecine. Ni pour les membres actifs de ces autres corps de métier qui se retrouvent mobilisés du matin au soir dans le combat contre la pandémie. Ces derniers ont trouvé un excellent prétexte pour n’avoir pas à repeindre le plafond de la salle à manger. Et zut,  toujours pas le temps non plus d’apprendre le finnois !
      Tel qui gravit la Montagne magique est au moins dispensé de la lire.
      Les oisifs aussi sont au pied du mur, frappés soudain de paralysie. Ou ne trouvant que les tâches domestiques pour tromper ce désœuvrement que l’on aurait pu croire propice, et pour cause, à l’accomplissement de l’œuvre sans cesse différée. Ou nous faudra-t-il admettre que celle-ci n’existait que dans l’idéal, comme un rêve, comme l’espoir toujours trompé de l’amour et du bonheur ? 
      Dans un texte de son Précis de décomposition titré Les Dimanches de la vie, Cioran s’interroge : « Si les après-midi dominicales étaient prolongées pendant des mois, où aboutirait l’humanité, émancipée de la sueur, libre du poids de la première malédiction ? » Son pronostic est peu encourageant : « Il est plus que probable que le crime deviendrait l’unique divertissement, que la débauche paraîtrait candeur, le hurlement mélodie et le ricanement tendresse. La sensation de l’immensité du temps ferait de chaque seconde un intolérable supplice, un cadre d’exécution capitale. Dans les cœurs imbus de poésie, s’installeraient un cannibalisme blasé, une tristesse d’hyène (…) L’existence, dans la vacance absolue, étale sa fiction. »
      Bon, il faut que je vous laisse, mes exercices à la viole de gambe n’attendent pas, puis je dois élaborer le plan de mon opus magnum, un traité de l’enluminure médiévale pas piqué des hannetons dont j’ai depuis longtemps l’idée et qui va faire du bruit.
     



vendredi 10 avril 2020

4311

Le confinement semble enfin produire ses effets : aucune tortue ni aucun escargot n’ont été admis en réanimation aujourd’hui.


L’onanisme, passe encore, mais pour la compassion et l’indulgence aussi, désormais, je ne peux plus compter que sur moi.


Pleine lune. S’il y en a bien une qui s’en fout…

jeudi 9 avril 2020

4310

Un débarras fera l’affaire pour commencer. Quand on est prisonnier de son habitation, la seule liberté qui nous reste consiste à restreindre encore – parce qu’on le veut bien, parce qu’ainsi l’a décidé notre volonté implacable – notre espace vital. Après le débarras, les âmes fortes et les cœurs affranchis viseront le placard à balais.


Jauge désormais réduite pour le spectacle du monde.


Sans mémoire, le poisson rouge tourne imperturbablement dans son bocal. Pour ma part, je me souviens parfaitement de ce petit meuble de rangement en métal dans l’entrée, et cependant j’en heurte douloureusement l’angle à chaque passage.



[Je poursuivrai ici, un jour sur deux, en plus du triptyque quotidien, la chronique SINE DIE, dont les premiers épisodes ont été publiés par Le Monde]


SINE DIE
Chronique du confinement (22)

       Depuis l’attaque extraterrestre du 30 octobre 1938 annoncée par Orson Welles sur les antennes de CBS et qui dévasta notre planète, ne serait-ce pas la première fois qu’un événement se répercute ainsi partout dans le monde ? Même les prétendues guerres mondiales ne couvrirent pas ce globe d’une ombre si étendue. Il restait des zones libres. Des pays neutres. Des îles indifférentes. Des montagnes hautaines. Des chauves-souris inoffensives. Des pangolins déserteurs.
      Je me trompe, pourtant. La grippe espagnole de 1918 fut tout aussi internationale, transfrontalière et cosmopolite. À croire qu’il n’y a que les pandémies pour mettre tout le monde d’accord. Ne serait-il pas astucieux, dès lors, d’en isoler le principe actif puis de l’injecter comme un vaccin afin de faire du poison l’antidote et de répandre par contamination les idées de justice, de concorde, le sens de l'harmonie et le goût des lectures insolites… ?
        Grabataires de tous les pays, unissons-nous !
      Tout le monde est concerné par l’épidémie et surtout, plus gravement, chacun l’est. L’événement lézarde chaque existence. Aucune qu’il n’épargne tout à fait. Certains sont anéantis, endeuillés, ruinés, démolis. D’autres ont la chance de ne sentir qu’à peine les répliques atténuées du séisme ; il n’empêche que le sol tremble aussi sous leurs pieds.
      Écrivain, je pense inévitablement aux dégâts qui seront à déplorer dans le monde du livre. Non seulement parce que j’ai moi-même de la marchandise à écouler : Monotobio publié le 5 mars pour être aussitôt confiné en librairie en sortira-t-il autrement que pour m’être retourné dans son carton d’origine ? Cette déconfiture aura donc été ma manière, somme toute logique au terme d’une autobiographie, de mourir moi aussi du virus, mort bien douce et pusillanime, cependant, je le concède, comparée à celles de tous les braves qui auront hardiment franchi le pas (R.I.P).
      Les éditeurs en bavent. Tous leurs programmes sont à réviser. Des livres seront sacrifiés. Trésorerie est un terme qui n’évoque plus qu’avec la plus cruelle ironie un coffre de bois clouté rempli d’or et de pierreries. Le fonds de roulement est ce dernier centime que l’éditeur fait nerveusement tourner entre ses doigts, dans sa poche trouée.
        Ça va mal.
      Quant aux libraires, nous imaginons sans mal leur détresse et leur inquiétude. Je veux croire pourtant qu’ils puisent du réconfort et une fierté nouvelle dans cette reconnaissance solennelle du gouvernement qui a officiellement classé leur commerce parmi les activités non essentielles à la vie de la nation.
      Essentiel à la vie de la phonation, de la pagination, de la carnation, de la fascination, de la détermination, de la divination, de l’imagination, de la fulmination, de l’insubordination, de l’autovaccination, ça oui.
     Mais à celle de l’étroite et mesquine nation, on espère bien que non !