mardi 5 juillet 2022

5089

Dans le TGV, je me trouve assis non loin de Ludovic (la mention sèche de son prénom a rentablement remplacé à la fois Allô et Bonjour lorsqu’il a commencé à parler), homme d’affaires ou chef d’entreprise, comme permettent de le penser les consignes managériales ineptes qu’il vocifère dans son téléphone à l’intention de Nadia, vraisemblablement son assistante, mais cette véhémence grossière m’offusque aussi, car j’aime avoir la paix dans les trains.

 

Comme ses aboiements ne semblent pas devoir finir et que mes regards courroucés s’enfoncent sans atteindre son cœur dans le gras du pignouf, je me résigne à changer de place. De mon siège plus éloigné, je le vois encore et, après quelque temps, constate qu’il a tout de même lâché son portable et qu’il s’est endormi, avachi dans son goitre.

 

À Montpellier, nous rejoint une femme à chapeau, déjà pendue elle aussi à son téléphone, qui s’installe à la place que j’ai abandonnée plus tôt. J’ai alors la satisfaction d’assister au réveil ahuri du gros Ludo, brutalement arraché à son sommeil – ce bon sommeil si rare et si précieux pour les investisseurs – par les exclamations de la pipelette. Et je veux croire que l’onde de plaisir qui me hérisse délicieusement les poils aura chatouillé aussi Nadia, là-bas, dans l’open space.