dimanche 13 mars 2022

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Nous sommes contents, Agathe et moi, nous sommes à l’auditorium pour écouter Brad Mehldau. Le piano de Brad Mehldau, ça va être bien. Peu avant que s’éteignent les lumières, arrive en titubant et s’assoit derrière nous un homme très maigre qui étreint une bouteille d’oxygène reliée à ses narines par un tuyau de plastique. Il est venu écouter Brad Mehldau lui aussi.

 

Ça commence. Comme il est clair, le piano de Brad Mehldau ! Derrière Agathe et moi, le spectateur malade souffle fort. Très fort, dans nos oreilles. Qu’est-ce qu’elle est bonne, l’acoustique de cet auditorium ! Trente-quatre mètres de hauteur ! La musique de Brad Mehldau enfle sous la voûte. Presque autant que les sifflements rauques du courageux agonisant derrière nous, c’est dire. Celui-ci profite de la vie jusqu’au bout. Il fait bien ! Mais nous aussi, nous sommes venus écouter Brad Mehldau.

 

Il souffle de plus en plus fort. Et ma compassion pour lui augmente en même temps qu’un léger agacement peut-être : c’est qu’on n’entend pas très bien Brad Mehldau, Agathe et moi, dans cette tempête. Puis, au milieu du récital, après quelques halètements plus précipités, tout à coup notre voisin se tait et observe dès lors un silence complet. Je ne peux que lui donner raison. Ainsi, c’est sûr, il va mieux entendre le piano de Brad Mehldau. Agathe et moi aussi, par la même occasion.


[L’homme, espèce éteinteentretien avec Maxime Morin à propos de L’Arche Titanic sur le très beau site Literature.green.]