mercredi 6 octobre 2021

4819

Mais enfin, comment ce saunier s’y prenait-il pour exercer son activité dans cette région continentale encaissée, si loin de toute mer et de tout océan ? Le sel qu’il produisait était de surcroît le plus fin, le plus subtil d’entre tous les sels. Résolu à élucider ce mystère, je me rendis discrètement sur le site.

 

Deux grands baraquements constituaient toute l’entreprise. Entre deux planches disjointes du premier, j’observai le personnel qui vaquait à sa tâche : les uns lisaient La Petite fille aux allumettes, des histoires pathétiques, des romans déchirants, d’autres visionnaient des mélodrames. Tous pleuraient avec abondance et leurs larmes étaient recueillies dans des vases de verre où, lentement, elles s’évaporaient.

 

Dans le second baraquement, travaillaient des veuves et des veufs inconsolables, des exilés, des condamnés à mort, des amoureux bafoués, des enfants punis, des infortunés de toute espèce. Soudain, le saunier surgit devant moi : – Vous comprenez maintenant pourquoi mon sel relève si bien les plats ? Puis il me poussa dehors en ajoutant : – Je n’embauche pas les écrivains, si enclins soient-ils à pleurer sur eux-mêmes. Leurs larmes sont trop amères. Partez, vite ! Vous me gâteriez la récolte.