mardi 21 septembre 2021

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Au moins, quand je vous confie des livres, je suis certain qu’ils ne seront lus par personne, lui disait en plaisantant Henri Michaux, mais je soupçonne ce dernier d’avoir apprécié aussi le soin apporté à la fabrication des livres (ce papier épais comme la main de l’auteur, comme sa cuisse !), la rapidité avec lesquels ils étaient imprimés et publiés – et donc l’auteur, débarrassé très vite de l’encombrant dossier, pouvait passer à autre chose –, mais encore la possibilité à celui-ci généreusement offerte de suivre sa pente sans souci des formats ni des genres, sans souci du commerce ni de la réception critique. Bergounioux, Blanchot, Breton, Butor, Caillois, Cartier-Bresson,  Celan, Cingria, Cioran, Delvaille, Des Forêts, Dupin, Foucault, Gracq, Jaccottet, Jouve, Klossowski, Leiris, Levinas, Michaux, Michon, Noël, Mandiargues, Péret, Thomas, Alechinsky, Dubuffet, Favier, Ghertman, Hélénon, Masson, Miró, Parant, Tàpies, Bram Van Velde…

…et j’en passe, j’en passe tant… c’est un catalogue d’éditeur comme il y en a peu, c’était un homme qui invitait à rejoindre sa maison les écrivains et les artistes qu’il avait envie d’y accueillir et qu’il sollicitait avant que ceux-ci ne le supplient, les deux genoux à terre, puis qu’il collectionnait jalousement (quel autre éditeur dispose dans sa maison, entre la salière et la poivrière utilisées comme serre-livres, de l’intégralité de tous les titres qu’il a publiés ?). Devenir éditeur pour approcher ceux que l’on aime, vous imaginez un peu l’écart, le gouffre, entre ces ruses d’amour et les cyniques et vénales pratiques contemporaines, tu sondes un peu cet abîme ? Provocateur et seul dans son monde où l’on pouvait croire quelquefois qu’il se perdait, alors un peu difficile à suivre, c’est vrai, il fut, je ne l’oublierai pas, le premier éditeur à me répondre lorsque j’envoyais tous azimuts à 18 ans des manuscrits impubliables, il fut le seul à se dire que je pourrais faire mieux, si j’avais la patience de vieillir un peu, de sa belle écriture, sa graphie enfantine et bleu roi (évidemment), à me donner cette longue lettre qui fut mon viatique et mon talisman en ces années-là.

Bruno Roy est mort le 15 septembre à l’âge de 81 ans. Il sera sans doute peu question de cette disparition. Et pourtant… quelle liberté il donnait à ses auteurs, celle de vivre hors de l’ambition, de la vanité, de la concurrence, de continuer à écrire infiniment à notre guise sur la première page blanche que nous avions trouvée en arrivant si tardivement sur la terre. Reposez en paix, Bruno... ou pas… car je me demande tout à coup si l’on peut sans vous trahir formuler ce vœu pour vous.