vendredi 16 avril 2021

4664

Il y avait sans doute un peu de honte aussi, je dois en convenir, dans ce déni, dans ce silence touchant mon incomparable adresse au bilboquet. Je me doutais bien que ce talent n’était pas vraiment compatible avec une réputation d’écrivain de premier plan. Julien Gracq s’est-il jamais vanté d’être un adepte forcené du boomerang ? Les universitaires qui se penchent sur mes livres ne leur trouveraient plus le moindre intérêt s’ils savaient que j’emploie le plus clair de mon temps à perfectionner ma technique au bilboquet, à varier les figures et, tant est grande ma maestria, que j’en suis aujourd’hui à lancer plutôt le manche et qu’il retombe en effet droit dans la boule.

 

Or j’ai décidé d’assumer. Je suis un joueur de bilboquet invétéré. Pas un jour sans un lancer, telle est ma devise, et je m’y suis tenu dans les circonstances les moins favorables (onglée, tremblement de terre, présence d’un tigre dans la pièce), et cette révélation ne saurait sans injustice entamer l’opinion favorable peut-être que l’on avait de moi comme écrivain.

 

Car je maintiens qu’il existe entre ces deux sports bien des points communs. L’écrivain n’envoie-t-il pas valser le monde dans un autre cosmos avant de le replanter tout étourdi sur son axe, comme fait exactement le joueur de bilboquet ? Puis le bilboquet encore est-il autre chose qu’une métaphore érotique aussi subtile que celles que l’écrivain invente sans parvenir jamais toutefois à être aussi démonstratif ni surtout à vivre si gaillardement ses rêves ?