mercredi 14 avril 2021

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Me suis-je jamais ouvert ici de ma passion pour le bilboquet ? Je suis pourtant d’une habileté remarquable à ce jeu. Sur dix lancers, si j’en rate un, c’est qu’une abeille me piquait l’œil, ou que je notais à la volée une idée pour mon livre, ou que j’enterrais un ami. Je suis exceptionnellement doué, mais je devine pourquoi je n’ai jamais évoqué ici ce talent particulier : je crains de faire de l’ombre à l’écrivain que je prétends être aussi.

 

Et j’ai sans doute raison de redouter cette concurrence que je pourrais me faire à moi-même. Car si mes prouesses au bilboquet m’attirent les bravos du public – ce ne sont que oh ! que ah ! –, mes livres dans le même temps sont reçus comme autant de tuiles, on me gratifie d’un sourire gêné, la plupart des têtes se détournent sur mon passage.

 

Or moi, je préférerais être reconnu comme un écrivain de quelque qualité plutôt que comme un as du bilboquet. C’est pourquoi j’interdis la diffusion des vidéos où l’on me voit pratiquer cet art en position couchée ou courant sur un chemin de montagne, en luge, à vélo, à cheval ou sur mon surf, un bandeau sur les yeux, un œuf en équilibre sur le crâne, et fichant à chaque fois la boule sur le manche. Je ne veux pas nuire à l’auteur moins triomphant que je suis aussi, accessoirement. Il n’empêche que cela doit être su : je touche comme personne ma bille au bilboquet.