lundi 26 octobre 2020

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Louis-Marie était un très gros garçon. Cible idéale en vérité pour les moqueries des autres élèves, sauf que Louis-Marie était un non moins gros malin. Nul n’avait le temps de décocher la blague humiliante ou la vanne cruelle qui le ridiculiserait : il était toujours le premier à la lancer et cette autodérision permanente, digne de Cyrano, clouait le bec à ses persécuteurs potentiels.

 

Dont je n’étais pas, car, pour ma part, j’aimais beaucoup Louis-Marie, qui était aussi un peu poète et se trouva dans ma classe cinq années consécutives. Nous nous perdîmes de vue après le lycée (mais je le distinguai encore qu’il ne me voyait plus depuis longtemps, n’aurait-il pas manqué d’observer). Une dizaine d’années plus tard, j’appris par un ancien camarade commun qu’il avait effectué quelques prélèvements indus dans la caisse de l’agence bancaire qui l’employait et que, confondu, il s’était pendu dans la forêt.

 

Et quoique bouleversé par cette nouvelle, je ne pus cependant m’empêcher aussitôt d’imaginer notre classe rassemblée autour de lui, dans ce bois, et Louis-Marie, sa corde à la main, avisant une branche un peu fine et remarquant à voix haute, avant que les quolibets ne fusent : – Non, pas celle-là, elle va casser…