mardi 19 mai 2020

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Une file d’attente s’est formée devant L’Atelier du sourcil, salon d’esthétique spécialisé à l’exclusion de tout autre dans le soin pointilleux de cette mince arcade. Je ne lui donnais pas trois mois d’existence quand il a ouvert, il y a deux ans, et voici qu’il prospère comme jamais aujourd’hui… Quelles futiles dames, sitôt déconfinées, qui n’ont rien de plus pressé que de se faire épiler les sourcils !, m’exclamai-je in petto (mais je m’entendis très bien quand même).


Non seulement le monde ne change pas, mais il semble qu’il régresse puisque nous en étions restés, avant l’épidémie, à de vigoureuses et saines prises de conscience féministes qui frappaient de ringardise ces coquettes suspectes non sans raison d’intelligence (ou plutôt d’inintelligence) avec l’ennemi, ajoutai-je, toujours à part moi (mais sans en perdre une miette).


Alors je me rétorquai que je me trompais sur toute la ligne et je m’expliquai pourquoi. Masqués, nous n’avons désormais que le sourcil pour exprimer toutes nos passions. Et donc, tous, bientôt, nous nous rendrons chaque matin à L’Atelier du sourcil où une esthéticienne dessinera au-dessus de notre œil, au crayon et à la pince à épiler, la grimace ou le sourire correspondant à notre humeur du jour (froncé, today, please).