dimanche 10 mai 2020

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Nous étions rassemblés autour de son chevet pour recueillir son dernier soupir – ce fut un ouf, que nous perçûmes tous très nettement. Mais l’ami qui se pencha pour lui fermer les yeux, comme son âme arrivait dans l’au-delà, prétend avoir entendu encore sortir de ses lèvres un bof.


Le flamant n’ayant pas inventé la roue fait toujours sa cour en échasses.


si la mémoire te trahit
vieux
offre-toi du bon temps


[Ultime chronique de Sine die, avec un épilogue à venir, mardi 12]

SINE DIE
Chronique du confinement (35)

      Une chauve-souris fut le premier personnage de cette histoire ; un ours pourrait bien en être le dernier. L’événement n’a pas fait grand bruit, curieusement, comme si nous avions à ce moment-là de plus graves préoccupations, je me demande bien lesquelles, car Cachou a été retrouvé mort, le 9 avril, au pied d’un escarpement du Val d’Aran, en Espagne. Il était né dans ces Pyrénées, en 2015, de l’union de Plume et de Balou. Il faut croire que Balou a pesé plus que Plume lorsque leur fils a chu au fond du ravin, dans des circonstances encore non élucidées.
      Nous apprenions au même moment que le Ministère chinois de la santé préconisait, pour le traitement du coronavirus, une injection de Tan Re Qing, solution composée de bile d’ours et de poudre de corne de chèvre. Cette préparation miraculeuse, traditionnellement utilisée en Chine pour soigner les maladies respiratoires, justifie l’existence d’élevages d’ours auxquels la jeune fermière prélève, assise sur son petit tabouret de traite et au moyen d’un cathéter introduit dans leur vésicule après incision à vif, cette bile précieuse et d’autant plus abondante, je suppose, que l’animal immobilisé, contraint et supplicié a en effet de bonnes raisons de s’en faire. Notons tout de même que l’on nous cuisine l’antidote dans ce même chaudron de sorcière où fut d’abord touillé le poison. Une chèvre pulvérulente réussira-t-elle vraiment à encorner le vampire ? Le plantigrade à annuler le pangolin ?
      Une chose est sûre, cependant, nous n’avons pas choisi le meilleur moment pour devenir des ours, blottis dans nos tanières, grommelant, pelus et solitaires. Cachou aurait-il délibérément choisi d’en finir, effrayé par les sombres perspectives offertes à son espèce ? Toujours est-il que son sort a commencé à nous inquiéter lorsque le collier GPS dont il était porteur a cessé d’émettre des signes de déplacement. L’appareil fut localisé. Cachou gisait là, sans vie, au milieu des rochers.
      Voilà donc, ai-je aussitôt pensé, à quoi servent les applications de traçage dont les pouvoirs publics songent à nous pourvoir : grâce à cette technologie sagace, on nous retrouvera morts. Nous ne savons pas bien encore, à l’heure où j’écris ces lignes, ce qu’il adviendra de l’application StopCovid, si elle sera finalement utilisée, ni, si elle devait l’être, comment elle fonctionnera, ce qu’elle tracera, traquera, signalera, enregistrera, dénoncera. En tout cas l’idée fait son chemin, elle est dans l’air, elle fait son chemin dans l’air comme une onde, si ce n’est pas pour cette fois, ce sera pour la prochaine, on prépare les esprits à cette surveillance, à ce contrôle permanent, on attendrit la viande : il suffira bientôt d’une pression du pouce pour y implanter la puce électronique.
      Quoi qu’il en soit et advienne, le tracking ne passera pas par moi. Je suis dépourvu de téléphone portable. Je garde dans mon crâne hermétique et dans mon âme obscure le secret des crimes et des livres que je fomente et, dans ma glande à venin, celui des maladies que je développe.
      Et quant à ma bile, c’est de l’encre, de l’encre indélébile.