jeudi 7 mai 2020

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Tu sèmes un rang de radis, inévitablement assez serrés car la graine est petite. Après quelques jours, apparaissent les premières feuilles. Il faut éclaircir le rang, arracher un radis sur deux. Puis les feuilles rapidement grossissent, à nouveau se rapprochent. Il faut éclaircir encore. C’est la nécessaire distanciation sociale du radis. Après dix-huit jours, d’ailleurs, il ne t’en reste qu’un, qui n’est pourtant pas une citrouille.


Une abeille aurait-elle piqué cette lèvre pour butiner la moue ?


Il prétend qu’il relit Proust alors qu’en réalité, il radote.


SINE DIE
Chronique du confinement (34)

      Le jour du déconfinement approche. Nous allons bientôt pouvoir exhiber publiquement nos corps transformés par l’inaction, l’haltérophilie compulsive, l’abus d’alcool et d’écrans, la carence en vitamine D, l’hygiène approximative, l’alimentation déséquilibrée et les violences conjugales. C’est une nouvelle espèce humaine qui va se répandre dans les rues, un peuple de créatures bossues aux jambes torses, aux bras hypertrophiés, à l’abdomen enflé, aux fesses plates, au teint bistre, aux toisons emmêlées, aux yeux rouges, aux nez gauchis, vêtues de loques d’un autre siècle, ânonnant une langue inconnue. Réjouissons-nous pourtant, les baisers restent contre-indiqués.
      Par chance aussi, le visage de ces crapauds disparaîtra en partie sous les masques de protection. Pour ceux en tout cas qui auront eu la chance de s’en procurer. J’envisage d’en tailler pour moi et ma famille dans les toiles de Lachésis qui doublent maintenant tous nos plafonds de gracieux baldaquins. D’après mes calculs et le métrage dont nous disposons, je devrais pouvoir en confectionner 500 000. Mais sera-ce suffisant ?
      Je n’ai toujours pas contracté le virus, mais je n’ai pourtant pas si bien que cela résisté à son agressivité sournoise. Il aura au moins grippé la mécanique si bien huilée, pensais-je, du livre que j’écrivais au moment de son apparition. Tout s’est arrêté. Le Covid-19 a parasité complètement mon écriture. Je me vantais naguère de m’être dressé contre lui de toute ma hauteur pour le combattre sur ma page et retourner contre lui sa virulence. Tu parles, Charles ! Va te faire lanlaire, Baudelaire ! Cette fate ingénuité me paraît aujourd’hui pathétique. L’appareil respiratoire dont je fais usage pour écrire, tous mes systèmes d’exploitation, sanguin, digestif, nerveux, se trouvent gravement endommagés par son action pernicieuse. Le virus malin s’est introduit dans ma phrase pour la liquéfier et en détourner le cours, il a phagocyté toutes ses forces, confisqué tous ses pouvoirs. Il a usé d’elle comme d’un hôte intermédiaire, je me demande même si elle n’est pas devenue l’un des principaux vecteurs de la contamination.
      Le coronavirus s’est incrusté comme un de ces personnages secondaires dont ne sait plus quoi faire le romancier qui ne lui avait pourtant confié qu’une basse ou insignifiante besogne. Comment se débarrasser de lui ? Ce misérable s’est installé au cœur de l’action. Il tire maintenant les ficelles, il commande au destin de tous les protagonistes, il va falloir non seulement composer avec lui mais le traiter comme le personnage principal, le héros ! Il n’y en aura désormais que pour lui. Le récit aura finalement son nom pour titre.
      Honte sur moi, donc, qui n’ai pas su garder ma liberté et traiter par le mépris cet envahisseur. Si la littérature est un absolu, comme je voudrais le croire, pourquoi m’en distraire et m’attarder sur ces péripéties lamentables, ce désolant épiphénomène, toutes ces mésaventures peut-être pas imméritées de l’espèce humaine ? N’aurais-je pas mieux fait de tousser dans mon coin et de poursuivre l’écriture de mon livre comme si de rien n’était ? Suis-je à ce point le jouet des circonstances y compris quand je crois que s’exprime avec force ma volonté de puissance (et il faut voir alors scintiller son armure et fleurir son panache) ?
      Il vient, ce vaccin ?