lundi 4 mai 2020

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Le morceau de sucre est une falaise pour la fourmi, mais elle la gravit aussi facilement que si cette falaise n’était qu’un morceau de sucre !


Sitôt déboutonnée, la rose atteint l’extase.


Le bœuf ne fait que brouter tout le long du jour, avec constance et détermination. Peut-être se dit-il que s’il mange toute la garniture, nous renoncerons aussi à servir la viande… ?


SINE DIE
Chronique du confinement (33)

      Le premier cas fut signalé il y a un mois environ. Il s’agissait d’un homme vivant seul, un veuf. Sa fille demeurant dans un département lointain, étonnée de ne pas réussir à le joindre au téléphone, alerta les secours. Les policiers dépêchés sur place forcèrent la porte du petit appartement. Le veuf était assis devant sa télévision. Le son était coupé. Mais le flux d’images de cette chaîne d’informations en continu coulait imperturbablement, comme la rivière devant le dormeur du val. L’homme était mort lui aussi, depuis quelques jours, mais son corps ne portait aucune plaie, ni au côté droit ni ailleurs, aucune marque de violence.
      Très vite, un peu partout en France (et des faits similaires furent rapportés dans de nombreux pays), les découvertes macabres se multiplièrent. Une mère trouva son enfant de sept ans couché sans vie dans sa chambre, au milieu de ses jouets répandus sur le tapis. Une famille de cinq personnes encore, tous morts sur leurs chaises, autour de la table de la cuisine, devant les reliefs d’un repas. Une Strasbourgeoise qui tenait la dernière pièce entre ses doigts avait succombé avant d’achever son puzzle de la cathédrale. Puis des jeunes mariés qui venaient d’emménager dans un appartement parisien. On les retrouva nus sur leur lit.
      L’enquête fut ralentie par les procédures de précaution liées à la pandémie. Il est d’ailleurs à craindre que bien d’autres cadavres soient découverts quand le confinement prendra fin. Mais le plus étrange, dans cette affaire, tient évidemment aux causes de ces décès, soudains, apparemment inexplicables. Aucune trace de violence, je le répète, pas de poison dans le sang. Les hypothèses de meurtre et de suicide doivent donc être écartées. Les examens pratiqués sur les corps ne révèlent pas davantage de pathologies létales. Ni infarctus, ni AVC, ni infection fatale au Covid-19.
      Néanmoins, un médecin légiste plus sagace finit par découvrir la cause de cette hécatombe. Car, hélas, il faut bien parler d’une hécatombe et il commence même à se murmurer que les victimes de cette nouvelle épidémie pourraient être plus nombreuses encore que celles qui n’ont pas survécu au coronavirus.
      Toutes ces personnes, donc, seraient mortes d’ennui. Tout à coup, leur esprit et leur corps dissociés n’avaient plus trouvé de prise, plus d’appui. Le réel dans un brouillard fuyant se dérobait à toute appréhension. La forme des choses se perdait en même temps que leur signification. Le langage ne nommait plus rien que des événements du passé, des évidences révolues. Alors avait commencé pour ces malheureux une chute immobile dans le néant des heures. Ou, plutôt qu’une chute, sans doute, une sorte d’ascension ou d’essor catastrophique, un arrachement de soi à soi, et bientôt, comme s’ils quittaient notre atmosphère, l’air leur manqua et, sans un spasme, sans un râle, imperceptiblement mais inexorablement, ils étaient morts.
      Reste une énigme : pour qu’il y ait tant de victimes, il faut bien que le mal soit contagieux. Or, comment se propage-t-il en ce temps de réclusion solitaire ? Ou faut-il croire, au rebours de toutes les autres épidémies, que la contamination de cet ennui mortel se fasse sans transmission et, précisément même, faute de contact, dans l’abri confiné des ‘gestes barrières’ ? Tel serait son mode de propagation ? Vivement donc que les chercheurs mettent au point dans leurs laboratoires l’étreinte ou l’accolade miracle qui saura la stopper.