mercredi 31 juillet 2019

4067

Il n’y a pas deux membres de la famille qui pressent au même endroit le tube de dentifrice. Si bien que celui-ci ressemble à une horrible poupée suppliciée ou, plutôt, à une sorcière difforme, écumante, dont on ne peut croire un instant qu’elle a pour principal souci de nous éviter la carie dentaire.


Ce lourd cheval d’attelage semble accablé par le fardeau de ses muscles énormes – que ne les met-il dans sa carriole ?


N’espérez pas jouer à la pétanque dans le Jura. L’aversion pour ce sport et ceux qui le pratiquent confine à la folie dans le département, j’en puis témoigner. A chaque fois qu’avec mes filles, sur la plage déserte d’un lac ou dans une allée forestière, nous ouvrons notre mallette pour une petite partie, un individu surgit du néant, s’incarne avec le sable ou la boue qu’il trouve sur place et nous invite à déguerpir en nous faisant vertement remarquer que l’ornière en question n’est pas un terrain de boules. Je veux croire que cette agressivité repose sur quelque antique superstition locale ou le souvenir d’un fait divers atroce mettant en cause un cochonnet, sans quoi elle demeure inexplicable et nécessiterait, je me permets d’en avertir les autorités sanitaires de notre pays, l’intervention en urgence d’une équipe volante de psychiatres dans la région.

mardi 30 juillet 2019

4066

L’idée de publier le Bulletin de l’Association des Amis d’Eric Chevillard sous forme de tabloïd fait son chemin parmi les fondateurs. Une photographie de l’auteur seins nus, récemment découverte, pourrait être publiée en Une du premier numéro de cette nouvelle formule. Il serait en effet regrettable que la portée d’un document aussi exceptionnel soit amoindrie par une publication de médiocre qualité dans les pages grises de l’ordinaire cahier agrafé par nos soins.


Dépourvue d’angles, l’eau est dans un grand désordre, répandue partout. On n’y peut rien ranger. Les poissons y resteront en vrac.


Les poignées de porte de la vieille maison où je réside sont des œufs de porcelaine. Je m’attends à chaque instant à voir entrer un poussin.

lundi 29 juillet 2019

4065

La technologie du ‘sans contact’ ayant grandement simplifié nos échanges fiduciaires, il serait question d’en étendre l’usage au domaine également bien compliqué de la sexualité.


Tu peux remplir le bol à ras bord, ça ne fera jamais qu’une demi-soupe.


(Et, par exemple, convient-il de coiffer ou de chausser la capote ?)

vendredi 26 juillet 2019

4064

Tant elle est belle que celui qui l’aime doit défendre son amour contre toutes les convoitises. Du matin au soir, et la nuit encore, inlassablement, il tourne autour d’elle, armé de son épée, pour défendre sa position. Et frappe et cogne, à droite, à gauche, repoussant les prétendants.


Puis en voici un qui surgit par un tunnel de taupe juste entre les jambes de la belle. En voici un autre qui tombe droit sur elle, par le chemin de la foudre.


Alors il laissa choir son épée, son heaume et son bouclier, et s’en alla coucher dans un hallier avec la bergère au gros pif.

jeudi 25 juillet 2019

4063

On ne s’étonne plus du sans-gêne absolu de nos contemporains qui hurlent dans leurs téléphones, laissent biper, couiner, sonner, vrombir tous leurs appareils et brailler leur musique dans les transports et les lieux publics. Mais il semblerait qu’en effet ces nuisances objectives n’importunent plus grand monde. Nuls regards ou remarques courroucés. Chacun vit dans cette pollution sonore comme un poisson sourd dans les eaux silencieuses. Dans cette indifférence générale, autrui est désormais un emmerdeur inoffensif.


Nous pouvons en effet mourir à chaque instant – c’est découvrir par hasard la cachette de Dieu.


Léger roulis, léger tangage… tantôt je vogue du catalpa vers le noisetier, tantôt du noisetier vers le catalpa… Kayac ? Non. Hamac.

mercredi 24 juillet 2019

4062

A l’instar des crapauducs, des galeries vont être prochainement creusées sous les autoroutes afin de permettre aux cervidés de traverser celles-ci sans danger. Les tunnels devront cependant être assez profonds pour que biches et chevreuils puissent l’emprunter en bondissant avec cette belle amplitude que le peintre animalier attaché à la sécurité routière a su saisir et fixer sur les panneaux de signalisation.


Au moins l’abricot farineux ne sera-t-il plus pris pour une huître laiteuse.


Je n’aurai pas vu passer les longues années qui me restent à vivre.

mardi 23 juillet 2019

4061

Cette orchidée ressemble tant à un sexe féminin que je ne vois vraiment qu’une façon convenable de l’arroser.


Je m’y emploie donc, avec application, le plus généreusement possible.


Le seul ennui, c’est que ma serre est longue de trente mètres et que je m’y consacre à la monoculture de ladite orchidée dont les plants, espacés de vingt centimètres, courent tout de même sur une douzaine de rangs.

lundi 22 juillet 2019

4060

Les femmes dans la vie et l’œuvre d’Eric Chevillard, tel devait être le thème du prochain numéro du Bulletin de l’Association des amis d’Eric Chevillard. Cependant, une enquête préalable destinée à défricher un peu ce vaste massif nous a conduits à reformuler légèrement l’appel à contribution. Le dossier portera donc plus exactement sur l’onanisme dans la vie et l’œuvre de l’auteur.


Deux écrivains s’échangent leurs nouveaux livres. C’est de part et d’autre s’assurer au moins une bonne critique et même un bel éloge.


Pierre Soulages fêtera bientôt son centième anniversaire. Cette longévité nous bouleverse, mais il serait tout de même navrant que la gloire du doyen de l’humanité éclipse un jour celle de l’inventeur vertigineux de l’outrenoir. Or qui se souvient des monochromes de Jeanne Calment ? 

vendredi 19 juillet 2019

4059

Fauchée, dévastée, ratiboisée, la forêt de Rambouillet offrait ce matin un spectacle de désolation. Plus un arbre debout. Un souffleur de feuilles pris de folie criminelle serait responsable de ce ravage. La vigilance est de mise car l’homme est toujours armé. On l’aurait signalé à proximité de la Baule où doit se disputer demain la régate d’optimistes des Loulous de mer.


Son galop a tôt fait d’user la chaussette ; et la socquette qui trottine infatigablement la coiffe au poteau.


Tâchons de nous disposer mieux envers la vie en considérant par exemple que tout ce qui arrive est un effet de l’humour de Dieu.

jeudi 18 juillet 2019

4058

L’œil  attiré par la silhouette gracieuse d’une passante sur le trottoir d’en face, je tourne la tête, et me jette dans les bras d’une ingrate demoiselle à moustaches qui venait à mon encontre. Une vie.


Tu bouges. Tu vaques. Tu t’actives. Tu furètes dans les coins. C’est normal. Tu es un animal vivant.


La discrétion un peu honteuse en cette matière lui est tout à fait étrangère. Il a même pour habitude de frapper trois petits coups de sa cuiller en argent sur son verre en cristal pour réclamer le silence dès qu'il sent venir un pet.

mercredi 17 juillet 2019

4057

Ce jeune Australien venu séjourner sur la côte afin d’améliorer son français, embauché comme serveur dans un bar, n’aura eu besoin que de trois mois pour oublier tout ce que lui avaient appris ses professeurs et ses livres et hisser suffisamment son niveau de langue pour répondre avec aisance pas de souci à toute question qui lui est faite.


L’homme ne connaît que la biche apeurée. Tandis que la biche connaît l’homme même.


Il était inutile, ayant conçu pour le palmipède ce plumage imperméable, de le doter d’une pince à linge en guise de bec. Or ce n’est pas le seul exemple accablant du manque de logique et de cohérence dans le plan divin.

mardi 16 juillet 2019

4056

La mouche se promène sur ma joue puis sur mon poignet, s’envole, se pose sur ma cuisse, tourne dans la pièce, se pose cette fois sur mon front, régulièrement vient vérifier si je suis enfin devenu un succulent cadavre.


Ravaler ses larmes serait une réaction plus belle et digne encore si l’œil y veillait plutôt que la narine.


Je la soupçonne aussi, la mouche, de trafiquer son moteur, comme les adolescents celui de leurs mobylettes, à la campagne, afin de faire plus de bruit et d’exister un peu quand même dans tout ce vide.

lundi 15 juillet 2019

4055

Alléché par l’annonce du barista qui nous informe que sa carte a été « imaginée par les plus grands chefs étoilés », je me rue au wagon-restaurant pour acheter mon repas puis regagne ma place, salivant déjà par toutes mes commissures, avant de découvrir que la féconde imagination de ces maîtres-queux n’a su renouveler en réalité le sandwich rosette-cornichons qu’en laissant se ramollir les tranches de la première jusqu’à un stade semi-liquide et en supprimant purement et simplement le second.


La couleuvre œuvre dans la couleur. Vainement, puisque c’est le serpent corail qui chatoie.


Il n’est d’autre épée de Damoclès que l’éclair de lucidité qui peut à chaque instant te réduire en cendres.

vendredi 12 juillet 2019

4054

Au café. J’ouvre mon netbook. Assise non loin de moi, une femme obèse me lance :
– C’est bien pratique, ces petits ordinateurs !
Que répondre à un tel truisme ?
– Je ne peux qu’abonder dans votre sens, dis-je avant de me demander toutefois si cette réponse polie n’est pas plutôt une terrible indélicatesse…


Fukushima a donné presque entièrement raison à Fukuyama.


Le bateau t’emporte loin de l’île. Bientôt, tu ne distingues plus que le plus petit galet de la plage.



[Parution aujourd’hui aux éditions Bernard Chauveau d’Aquarelles de guerre, un livre original par sa forme et son format, conçu par deux vaillants réformés du service militaire. Philippe Favier a découvert dans une brocante des cartes paysagées utilisées en des temps anciens pour les cours de géographie des étudiants-soldats de l’Ecole de guerre. Paysages alpestres ou lacustres que son pinceau ironique a rendus plus bucoliques encore et dans lesquels, pour ma part, je sème le désastre, la mort et la désolation. Seize cartes (qui se déplient), seize champs de bataille, seize textes belliqueux. Nous sommes à l’Ecole de guerre, oui ou non ? ]

jeudi 11 juillet 2019

4053

L’œil et la bouche ne sont pas toujours d’accord sur les objectifs à atteindre. Le sourire peut être franc et bien dessiné et le regard farouche, fuyant. Ou perçant, curieux, au contraire, tandis que le dédain fait sa moue. Et l’on ne sait sur quel pied danser ni sur quel autre fuir.


Mais qu’y puis-je, moi, si cette merlette a fait son nid dans le chêne dont j’ai besoin pour faire le mien ?!


LE TYPE – On m’a dit que vous écriviez… Justement, il me faut un livre pour les vacances… j’aime les polars un peu musclés et que ça fonce…
MOI – Hm, oui, patientez un instant, je vous prie, mon collègue va s’occuper de vous.


mercredi 10 juillet 2019

4052

L’Association des Amis d’Eric Chevillard est depuis quelque temps en proie à des dissensions internes, des luttes intestines, de profondes divisions. On pressent une prochaine dissolution du groupe dont les membres pourraient être tentés par une carrière en solo.


Les ciseaux des jambes suivent les pointillés des pas.


Nous n’avons pas besoin d’une intelligence artificielle pour écrire des romans. Il serait plus urgent d’en concevoir une capable de les lire.


mardi 9 juillet 2019

4051

Le robot intelligent saura-t-il aussi parfois ne penser à rien ? Certaines de ses idées et de ses initiatives lui viendront-elles à la faveur de ces moments d’inattention, de flottement, de non-vigilance ? Sa mise en veille sera-t-elle l’équivalent de cet état hypnagogique propice à nos plus fulgurantes pensées ?


LE ROBOT – Ô Maître, il faut vous lever maintenant, enfiler votre combinaison de travail, prendre votre poste, charger ce joug sur vos épaules, entrer dans ce tube, vous plier en quatre dans cette boîte.
MOI – À tes ordres, mon bon Firmin.


L’intelligence artificielle achevée, ce sera Dieu, enfin créé par l’homme et disposé comme dans ses rêves les plus fous à le précipiter en Enfer s’il déroge à la règle.

lundi 8 juillet 2019

4050

Méditons, mes amis, les inépuisables leçons de sagesse des Fables de La Fontaine : ‘’D’un magistrat ignorant/ C’est la robe qu’on salue.’’ Ou : ‘’À l’œuvre on connaît l’artisan.’’ Mais encore : ‘’Se croire un personnage est fort commun en France/ On y fait l’homme d’importance/ Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois/ C’est proprement le mal françois.’’ Et : ‘’Arrière ceux dont la bouche/ Souffle le chaud et le froid !’’ Et : ‘’Chacun tourne en réalités/ Autant qu’il peut ses propres songes/ L’homme est de glace aux vérités/ Il est de feu pour les mensonges.’’ Et : ''Selon que vous serez puissant ou misérable/ Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.’’ Et : ‘’Voilà le train du monde et de ses sectateurs/ On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs/ (…)/ Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode:/ L’ingratitude et les abus/ N’en sont pas moins à la mode.’’ Ou enfin : ‘’La ruse la mieux ourdie/ Peut nuire à son inventeur/ Et souvent la perfidie/ Retourne sur son auteur.’’


Mais nul n’a mieux parlé du génie de La Fontaine que Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education Nationale, dans sa préface au recueil distribué cette année aux élèves de CM2 : Ces fables, écrit-il avec sa sagacité coutumière, ‘’sont éternelles à la fois dans leur forme, grâce à leur langue merveilleuse, et dans leur fond, grâce aux leçons de vie qu’elles donnent (…) À chaque fois, leur charme opère, car la légèreté de leur ton porte des vérités profondes sur les hommes.’’


‘’C’est ainsi que le plus souvent,
Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire,
On s’enfonce encor plus avant.’’ (La vieille et les deux servantes)

vendredi 5 juillet 2019

4049

Jean-Michel Blanquer ose parler de sabotage au sujet de l’action des enseignants qui retiennent encore les copies du bac alors qu’ils n’ont rien à y gagner et ne pensent qu’à sauver ce qui peut encore l’être. Ces grévistes ont aussi reçu une mise en demeure (sic again) assortie de nouvelles menaces.


Et soudain, je comprends mieux pourquoi les étranges museaux bouffis de suffisance qui siègent dans ce gouvernement viennent d’interdire la fessée.


On notera encore que, lors de sa déclaration en direct du ministère de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer pose devant une toile d’Alechinsky dont le panache semble s’élever en fusée de son crâne bouillonnant de fureur mal contenue, donc. Nul doute qu’il tente là de se faire passer pour le Stromboli entré en éruption ces jours-ci, dans le but de terrifier ses fonctionnaires. Mais la ruse est grossière et ces derniers l’ont vite éventée. Sachons pourtant reconnaître les succès de l’adversaire : mieux imité, en effet, est le nuage de cendres qui va bientôt retomber sur les lycées.



jeudi 4 juillet 2019

4048

Dans l’espoir d’obtenir l’abrogation de l’inique et désastreuse réforme Blanquer, de courageux professeurs – de philosophie en particulier, desquels l’indiscipline est la meilleure défense et illustration de la discipline – refusent de communiquer les notes des copies du bac qu’ils ont (pourtant dûment) corrigées et se proposent même de ne pas restituer celles-ci en temps et heure.


Voici le courrier d’intimidation, tout maculé des postillons du ministre, qu’ils reçoivent en retour de leurs rectorats : ‘’Je vous informe que l’absence de restitution des copies le 4 juillet à 9h constituerait une faute grave de nature à engager une procédure disciplinaire à votre encontre ainsi qu’un signalement des faits au procureur de la république.’’


Admirons la fermeté de ce gouvernement qui, afin de défendre sa vision d’une société gravement inégalitaire et totalement inculte, n’hésite pas à menacer des foudres de la justice et de sanctions lourdes des enseignants dangereusement soucieux, en effet, de l’éducation et de l’avenir de ses enfants. 

mercredi 3 juillet 2019

4047

sur le mur blanc
une colonne de fourmis
dessine


puis écrit son histoire
en tirant un peu
à la ligne


ou compose
une musique
qu’elle ne veut pas entendre


mardi 2 juillet 2019

4046

Certains visages de femmes sont si beaux que l’on se demande vraiment comment elles peuvent avoir de la curiosité pour autre chose en ce monde et ne pas plutôt laisser glisser sur leurs joues un regard myope suffisamment informé.


Encore un modeste dénoncé par son glorieux panache.


L’ennemi me traque dans les maquis, s’écorchant aux ajoncs. Moi ? Je dors dans son repaire.

lundi 1 juillet 2019

4045

Bien sûr, si j’avais les moyens de tuer discrètement ce type qui hurle dans son téléphone au mépris des autres passagers du train, je ne le ferais pas. Je ne voterais pas non plus pour sa mort si une consultation à bulletins secrets était organisée dans la voiture.  Mais si, malgré donc ce soutien constant, il venait subitement à mourir, terrassé par une crise cardiaque, étant entendu encore une fois, n’est-ce pas, que je n’y serais pour rien, alors … oh le doux moment …


… la joie suprême, le fulgurant plaisir, le profond bonheur, l’extrême jubilation, l’enchantement de l’heure, la totale béatitude…


… l’extase …